Les aventures de Rim, Tome 1 : La fée du glitch

(Version restructurée)

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Chapitre 1 : L'explosion des élastiques

Ce jour-là, Rim rentre de l'école. En poussant la porte, elle respire la douce odeur de la maison : la tisane préférée de maman à l'anis, au fenouil et à la réglisse. C'est une odeur qu'elle adore, une odeur de sécurité, de cocon. Elle se précipite dans la cuisine pour faire un grand câlin à sa maman et lui raconte, avec une excitation débordante, ses entraînements de danse. Cette année, le thème c'est Aladdin, et toutes les filles doivent être en Jasmine.

Mais maman semble nerveuse. Elle porte la main à sa nuque, masse un petit point juste derrière l'oreille — ce geste qu'elle fait toujours quand elle est stressée — et commence à toussoter en tentant maladroitement de changer de sujet :

— Rim ! On enlève les chaussures devant la porte ! Tes Converse orange traînent encore de la poussière ! Va les ranger !

Rim s'arrête, pétrifiée. Elle sent que quelque chose ne va pas. Elle insiste pour savoir où est son costume. Maman la regarde alors droit dans les yeux et lâche la terrible vérité :

— Ma chérie... j'ai fait tous les magasins, j'ai cherché partout sur Internet... mais je n'ai pas trouvé le costume à ta taille. Tu ne pourras pas participer à la fête.

C'est le choc. Pour Rim, maman a laissé traîner, elle n'a pas assez cherché. La trahison est totale. Le premier élastique de sa queue-de-cheval lâche dans un « CLAC ! PIIIIIW ! » sonore. Puis, le second élastique explose dans un « VROUUM » phénoménal. Ses boucles châtain clair jaillissent en l'air, chargées d'électricité. Rim se met à gronder comme un orage, déversant sa colère à haute voix.

Et là, l'incroyable se produit.

Sans prévenir, Rim sent ses pieds quitter le sol. Elle s'élève dans les airs, entourée d'une bulle protectrice et scintillante, gardant son regard accusateur braqué sur sa mère. Mais maman ne reste pas au sol. À la surprise totale de Rim, maman s'envole elle aussi dans sa propre bulle — plus rigide, plus anguleuse, comme une géométrie de cristal — sa tasse de tisane brûlante à la main. Ses cheveux châtain foncé se libèrent et bouclent avec la même finesse électrique que ceux de Rim.

Elles flottent là, toutes les deux surprises de se voir ainsi, suspendues, sans pour autant lâcher leur air de duel. C'est le face-à-face des fées de la tempête.

Sur le comptoir, le téléphone de maman se met à vibrer tout seul. L'écran affiche un appel entrant, un nom que Rim n'a pas le temps de lire avant qu'il ne s'éteigne dans un grésillement de parasites.

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Chapitre 2 : Le glitch dans la cuisine

Elles étaient toutes les deux là, suspendues en l'air au milieu de la cuisine. À l'intérieur des sphères transparentes régnait un silence de coton, un calme absolu qui semblait figer le temps. Rim et maman se fixaient intensément, les yeux grands ouverts, sans cligner une seule fois, comme si elles étaient seules au monde dans leur duel invisible.

C'est alors qu'Aaron déboule dans la pièce. Il s'arrête net, le regard scotché au plafond. Il ne parle qu'une seule fois, mais tout sort d'un coup dans un mélange de choc et d'excitation :

— Oh purée de manette défectueuse ! PAPA ! VIENS VITE ! C'est un glitch complètement contre l'apesanteur ! Comment c'est possible un truc pareil ?

Tout en criant, il se met à tourner autour d'elles de façon frénétique, observant les bulles sous tous les angles comme s'il cherchait le bug dans le code de la réalité. Il est en pleine analyse scientifique, le cerveau en surchauffe. Il sort une règle de son sac à dos — parce qu'Aaron trimballe toujours des trucs bizarres — et essaie de mesurer la distance entre le sol et les pieds de Rim. Il tend la main vers la bulle de sa sœur. Le bout de ses doigts touche la paroi.

« BZZZT ! »

Un petit choc électrique le fait reculer d'un bond. Il secoue sa main, les yeux écarquillés, et attrape aussitôt son carnet de notes, celui avec la couverture pleine de stickers de circuits imprimés.

CARNET D'AARON — OBSERVATION N°1
Date : Aujourd'hui. Lieu : La cuisine.
Phénomène : Maman et Rim flottent dans des bulles.
Contact avec la bulle de Rim = choc statique. Douleur : 3/10.
Différence entre les bulles :
- Bulle de Maman = rigide, géométrique, comme une structure cristalline.
- Bulle de Rim = fluide, élastique, presque organique. Elle ondule.
Théorie n°1 : Bug dans la matrice.
Théorie n°2 : Maman a mis un truc bizarre dans sa tisane.

Papa finit par arriver, mais il s'arrête net, littéralement scotché sur le seuil de la porte de la cuisine. Il reste là, la bouche grande ouverte, la main sur la tête en essayant de réfléchir. Il regarde sa femme, puis sa fille, et murmure dans un souffle, totalement dépassé :

— Oh mon Dieu... J'en avais une... et maintenant, elles sont deux !

Aaron relève la tête de son carnet.

— Attends, Papa. Tu SAVAIS que maman pouvait faire ça ?

Papa ouvre la bouche, la referme, se passe la main dans les cheveux.

— C'est... c'est pas le moment, Aaron.

En bas, c'est l'agitation totale entre les théories d'Aaron et la stupeur de Papa. Mais là-haut, protégées par leurs parois invisibles, Rim et maman n'entendent absolument rien du chaos qui règne au sol.

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Chapitre 3 : Le miroir des tempêtes

Dans sa bulle, le cœur de Rim bat à tout rompre.

« C'est quoi ça encore ? C'est sûrement Aaron avec un de ses pranks bizarres... » Mais elle se rend vite compte que son frère n'était même pas là au début et qu'il a l'air aussi perdu qu'elle.

De l'autre côté, dans sa propre sphère, maman soupire intérieurement. À chaque fois, c'est la même chose : un scandale dès que Rim n'obtient pas ce qu'elle veut. C'est vraiment fatigant.

Même en flottant à deux mètres du sol, la colère de Rim ne redescend pas. Elle regarde maman, et ce qu'elle voit l'exaspère encore plus. Maman la fixe avec ce regard accusateur qu'elle prend toujours quand Rim fait une bêtise. Comme si, même ici, tout était de sa faute à elle !

Dans leurs pensées :

« Elle doit apprendre à se maîtriser. Je suis sa maman et je fais de mon mieux. »

« C'est pas juste. Elle avait qu'à chercher plus tôt. »

« Comment saura-t-elle gérer cela si même moi, je n'y arrive pas ? »

« Pourquoi elle fait la même chose que moi ? C'est moi qui suis spéciale, pas elle ! »

Et puis Rim voit les yeux de maman. Vraiment, pour la première fois. Derrière la colère, il y a autre chose. De la peur. Maman a peur. Pas de flotter, non. Elle a peur de quelque chose de plus profond, de plus ancien. Rim ne comprend pas quoi, mais ça lui tord le ventre.

En bas, Aaron n'est pas du genre à rester spectateur. Il a attrapé une pomme dans la corbeille de fruits et la lance doucement vers la bulle de Rim.

La pomme rebondit comme sur un trampoline et atterrit sur la tête de Papa.

— Aaron ! grogne Papa en frottant son crâne.

— C'est de la science, Papa. Regarde : la bulle de Rim repousse les objets, mais celle de Maman... attends...

Il lance une orange vers la bulle de Maman. L'orange heurte la paroi et se fend net en deux, comme tranchée par un laser.

— Oh purée. La bulle de Maman est coupante !

— AARON, ARRÊTE DE LANCER DES FRUITS ! hurle Papa.

Aaron note frénétiquement dans son carnet :

OBSERVATION N°2 — TEST DE RÉSISTANCE
- Bulle Rim = Élastique. Les objets rebondissent.
- Bulle Maman = Rigide et TRANCHANTE. Les objets se cassent au contact.
CONCLUSION : Ce n'est pas le même phénomène. Ou alors, c'est le même mais avec un « réglage » différent.

C'est alors que Papa s'approche de la bulle de maman. Il lève le bras et pose prudemment sa main contre la paroi. Contrairement à Aaron tout à l'heure, il ne reçoit aucun choc. Sa voix est un murmure pressant, inquiet :

— Hey, ma chérie... reprends-toi s'il te plaît. Pourquoi cette colère ?

Maman le regarde, mais elle semble ailleurs, encore secouée par cette découverte. Papa insiste, en tapotant doucement la surface scintillante :

— S'il te plaît, ressaisis-toi...

Il tourne ensuite la tête vers la bulle de sa fille, puis revient vers sa femme, totalement perdu :

— Je vais parler à Rim... mais c'est quoi le sujet cette fois ?

Aaron relève la tête, un demi-sourire aux lèvres.

— Le sujet, Papa, c'est que maman et Rim ont un superpouvoir et que tu essaies de faire comme si c'était un problème de thermostat.

Papa lui lance un regard qui tue.

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Chapitre 4 : Le pardon et l'atterrissage

Doucement, la bulle de maman commence à perdre de l'altitude. Sous l'effet des paroles de Papa et de sa propre prise de conscience, la paroi scintillante s'amincit, vibre une dernière fois, puis disparaît comme par magie. Ses pieds touchent le carrelage de la cuisine dans un silence total. Elle est de retour sur terre, un peu étourdie, mais bien réelle. Elle porte sa main à sa nuque, ce geste machinal, presse un point précis, et ferme les yeux une seconde.

Aaron se précipite aussitôt vers elle, les yeux brillant d'une excitation scientifique :

— Maman ! Ça va ? Mais c'était incroyable ! C'était quoi ça ? Un bug de collision ? Un blocage temporel ?

Il gesticule dans tous les sens, cherchant déjà une explication rationnelle. Mais maman n'écoute pas. Elle s'approche doucement de Rim, pose ses doigts contre la paroi de la bulle et murmure avec une tendresse infinie :

— Je suis vraiment désolée, ma chérie... Je veux vraiment te voir danser.

À peine ces mots prononcés, la bulle de Rim réagit violemment. Elle entame une descente fracassante, chutant vers le sol. Heureusement, Rim est agile. Au moment où la paroi éclate, elle rétablit son équilibre et se précipite d'un bond dans les bras de sa maman. Elle s'y blottit avec force, tout en continuant de grogner un peu contre l'épaule de sa mère.

C'est Aaron qui le remarque le premier.

L'horloge de la cuisine est bloquée. Les aiguilles indiquent 16h47 — l'heure exacte à laquelle les bulles sont apparues. Aaron tapote le cadran. Rien. Les piles ne sont pas mortes : la trotteuse tremble sur place, comme si elle essayait d'avancer mais que quelque chose la retenait. Et il y a autre chose. La tasse de tisane de Maman — celle qu'elle tenait dans la bulle — est posée sur le comptoir. Intacte. Pleine à ras bord. Et complètement froide, comme si elle sortait du frigo. Pourtant, il y a cinq minutes, elle était brûlante.

Aaron regarde la tasse, puis l'horloge, puis la tasse à nouveau. Il ouvre son carnet.

OBSERVATION N°3 — ANOMALIES POST-BULLE
- Horloge bloquée à 16h47 (heure du déclenchement). La trotteuse vibre mais ne tourne pas.
- Tasse de tisane intacte et FROIDE. Le temps s'est-il arrêté à l'intérieur de la bulle de Maman ?
CONCLUSION : Les bulles ne protègent pas seulement les personnes. Elles affectent les objets autour.
PRIORITÉ : Photographier la cuisine AVANT et APRÈS la prochaine crise.

Il regarde ses parents enlacés avec Rim. Personne n'a rien vu. Il referme son carnet sans un mot.

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Chapitre 5 : Mission Marjane

Le silence revient d'un coup dans la cuisine. Papa, qui a observé toute la scène le cœur battant, comprend qu'il est temps de briser cette atmosphère électrique. Il tape dans ses mains :

— Bon ! Allez, tout le monde descend ! Immédiatement, on sort. Direction Marjane ! Il faut bien ramener vos jus pour demain, n'est-ce pas ?

Il la connaît par cœur. Rim adore le shopping. Pour elle, une simple sortie au magasin est une aventure, même si c'est juste pour une baguette. La colère laisse place à une petite lueur d'intérêt dans ses yeux. La tension retombe enfin, et l'odeur de tisane semble de nouveau remplir la pièce d'une douceur protectrice.

Au Marjane, tout commence bien. Rim pousse le chariot comme une pilote de course, zigzaguant entre les rayons avec une concentration de chirurgienne. Papa la suit en attrapant au vol les boîtes qu'elle frôle de trop près. Aaron traîne derrière, le nez dans son carnet. Il n'a pas arrêté de noter des trucs depuis la cuisine.

C'est au rayon des jouets que ça déraille.

Rim s'arrête devant un présentoir de figurines Disney. Jasmine est là, en bonne place, dans une robe bleu turquoise qui brille sous les néons. Rim la fixe avec une intensité silencieuse. Elle ne dit rien. Elle ne bouge pas. Mais Aaron, lui, voit ce que personne d'autre ne voit : les cheveux de sa sœur commencent à se soulever très légèrement sur les côtés, comme attirés par un aimant invisible.

Et d'un coup, les néons du rayon jouets se mettent à clignoter. Tac-tac-tac-tac, comme un stroboscope de boîte de nuit.

— C'est quoi encore cette installation électrique de pacotille ? râle un client en levant les yeux.

Mais ça ne s'arrête pas là. Toutes les figurines du présentoir se mettent à vibrer. Un léger bourdonnement, comme un essaim d'abeilles miniatures, monte de l'étagère. La figurine de Jasmine glisse lentement vers le bord, comme poussée par une main invisible, et tombe dans la main de Rim avec une précision chirurgicale.

— Maman..., murmure Rim en regardant la figurine dans sa paume, les yeux ronds.

Maman a tout vu. Son visage a perdu trois nuances de couleur. Elle attrape Rim par le bras, un peu trop fermement, et la tire vers la sortie.

— On y va. Maintenant.

— Mais Maman, mon jus de...

— MAINTENANT, Rim.

En passant les portiques de sécurité, les deux bips anti-vol se déclenchent en même temps dans un hurlement strident. Le vigile s'approche.

— Madame, vous avez quelque chose sur vous ?

— Non, rien du tout, dit maman avec un sourire crispé en montrant ses mains vides. Ça fait toujours ça avec moi. L'électricité statique, vous savez...

Le vigile la regarde bizarrement, scanne le chariot, ne trouve rien et les laisse passer en haussant les épaules.

Dans la voiture, le silence est épais comme du béton. Papa conduit sans rien dire. Maman regarde par la fenêtre, la main sur la nuque. Rim serre la figurine de Jasmine — celle que personne n'a payée et que personne n'a vue arriver dans sa main.

Aaron, sur la banquette arrière, note calmement :

OBSERVATION N°4 — INCIDENT MERCADONA
- Rim n'a pas touché la figurine. La figurine est venue à elle.
- Les néons ont glitché dans un rayon de 3 mètres autour.
- Portiques de sécurité activés par Maman (pas par Rim ?).
QUESTIONS : Pourquoi les portiques réagissent à Maman et pas à Rim ?
Maman porte-t-elle quelque chose sur elle que je ne vois pas ?

Ce soir-là, personne ne parla de ce qui s'était passé au Marjane. Le dîner fut court et silencieux. Rim posa la figurine de Jasmine sur sa table de nuit sans un mot et fila se coucher plus tôt que d'habitude. Aaron remarqua que Maman avait bu trois tasses de tisane au lieu d'une, et que ses mains tremblaient légèrement quand elle débarrassait la table.

Plus tard, quand les enfants étaient censés dormir, Maman prit son sac et ressortit de l'appartement. Elle revint vingt minutes après. Aaron, qui ne dormait pas, entendit le froissement d'un ticket de caisse qu'on glissait dans un tiroir. Elle était retournée au Marjane payer la figurine.

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Chapitre 6 : L'idée de génie de la styliste

Le lendemain, Rim bondit hors du lit et court vers la cuisine où Maman prépare le petit-déjeuner.

— Maman ! Maman ! Devine quoi ?! Je vais participer au spectacle de l'école !

— Ah bon, ma chérie ? s'étonne maman. Mais hier, tu m'as dit que Papa t'avait convaincue que ce serait pour une autre fois, faute de costume...

Rim lance un regard malicieux :

— Eh bien non, Maman ! J'ai une merveilleuse idée de génie ! Voilà ce que je vais faire : pas besoin d'acheter quoi que ce soit ! Je vais transformer tes vêtements en costume de star ! D'abord, pour le haut, je vais prendre deux de tes châles : un pour les manches tombantes et l'autre pour faire un bustier croisé. Ensuite, je mets ma jupe-culotte et je la rentre dans mes mini-collants transparents avec la bordure dorée. Ça va faire l'effet bouffant exact de Jasmine ! J'ajoute tous mes bracelets pour le bruit et mes escarpins à talons pour être une vraie grande dame.

— C'est brillant ! Viens, on va essayer de monter tout ça ensemble...

— Ah non Maman ! l'arrête Rim d'un geste de la main, très pro. Pas la peine, je me débrouillerai toute seule à l'école ! Je vais tout mettre dans mon sac et je ferai mon montage de styliste juste avant de monter sur scène. Je veux que ce soit une surprise totale, même pour toi !

Elle fait un clin d'œil, attrape ses accessoires et file dans sa chambre préparer son sac avec un immense sourire.

C'est à ce moment-là que le téléphone de maman sonne.

Elle regarde l'écran. Son visage change instantanément, comme si quelqu'un avait appuyé sur un interrupteur. Sans un mot, elle sort de la cuisine, traverse le couloir et s'enferme dans la salle de bain. Aaron, qui passait justement devant avec son bol de céréales, s'arrête net. Il colle son oreille contre la porte.

La voix de Maman est un murmure pressé, presque un sifflement :

— Non. Je t'ai dit, c'est fini. Ne rappelle plus... Non, elle va bien. Non ! Tu n'as aucun droit de... Écoute-moi bien : si tu t'approches d'elle ou des enfants, je...

Un silence. Puis :

— Le prototype n'existe plus. J'ai tout arrêté. C'est terminé.

La porte s'ouvre brusquement. Maman tombe nez à nez avec Aaron, qui fait semblant de nouer ses lacets dans le couloir.

— Aaron, qu'est-ce que tu fais là ?

— Mes lacets, maman. Ils sont toujours défaits, tu sais bien...

— Dans la cuisine. Tout de suite.

Elle passe devant lui, le visage fermé. Aaron la regarde s'éloigner. Dans la cuisine, il la voit ouvrir le tiroir du buffet — celui qui ferme à clé, celui qu'on n'a pas le droit d'ouvrir — et y ranger un petit carnet noir à couverture rigide. Elle tourne la clé, glisse le trousseau dans sa poche et reprend la préparation du petit-déjeuner comme si de rien n'était.

Quelques minutes plus tard, Papa entre dans la cuisine. Il voit Aaron assis seul devant son bol, le regard perdu. Il hésite. Il ouvre la bouche, la referme. Il s'assoit en face de son fils, se passe la main dans les cheveux — ce geste qu'il fait quand il cherche ses mots — et finit par murmurer :

— Pas maintenant, fiston. Fais-moi confiance.

Il se lève et sort de la pièce sans se retourner. C'est la première fois qu'Aaron voit son père avoir l'air aussi vieux.

Aaron note mentalement : « Prototype ». Le mot tourne en boucle dans sa tête pendant tout le trajet vers l'école.

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Chapitre 7 : Le pacte du propulseur

Alors que Rim s'apprête à franchir la porte le matin du spectacle, son sac de styliste sur l'épaule, Aaron surgit de l'ombre du couloir. Il a l'air mystérieux, un carnet à la main et un petit boîtier étrange dans l'autre.

— Attends, Rim ! murmure-t-il avec un sourire en coin. Jasmine ne peut pas monter sur scène sans un peu de technologie.

Il lui tend le boîtier, qu'il appelle fièrement son « Propulseur de Poussière d'Étoile », accompagné d'un schéma gribouillé de flèches et de calculs bizarres.

— Si tu appuies ici au milieu de ta danse, ça va créer un effet magistral. Ta prestation sera vraiment magique, je te le garantis.

Rim écarquille les yeux, les mains tendues vers l'engin. C'est exactement ce qu'il lui fallait pour rendre son costume de fortune légendaire. Mais Aaron retire l'objet au dernier moment :

— En contrepartie... tu acceptes d'être mon cobaye officiel pour mes prochaines expériences. Je n'ai pas oublié l'histoire des bulles, et j'ai besoin de mesures précises sur ton champ électrique !

Rim est tellement excitée qu'elle ne réfléchit même pas. Elle répond par un grand « OUI ! » sonore. Pourtant, elle avait passé toute la nuit à essayer de ne plus penser à ce qui s'était passé dans la cuisine et au supermarché, se répétant qu'il fallait rester concentrée sur le spectacle.

Ce que Rim ne sait pas, c'est qu'Aaron a glissé autre chose dans le dispositif. Sous la couche de paillettes et de poudre scintillante, il a planqué un minuscule capteur thermique récupéré dans un vieux jouet électronique. Pendant toute la danse, ce capteur enregistrera la température corporelle de Rim et les variations du champ électromagnétique autour d'elle. Les données seront transmises en Bluetooth sur le téléphone d'Aaron, dans le public.

Il a même créé un dossier spécial sur son téléphone, verrouillé par un mot de passe : « PROJET COBAYE — DONNÉES RIM ».

Elle saisit le propulseur, lance un dernier regard malicieux à son frère et s'élance vers l'école, prête à conquérir la scène avec génie.

Aaron la regarde partir depuis la fenêtre. Il murmure pour lui-même :

— Allez, l'Antilope. Montre-moi ce que tu sais faire.

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Chapitre 8 : Le triomphe de la Fée du Glitch

Le rideau se lève et le spectacle est grandiose. Bien que Rim ne soit pas la Jasmine principale, on ne voit qu'elle. Sa tenue originale, faite de bric et de broc mais d'un chic absolu, attire tous les regards. Les châles de Maman tombent parfaitement, la jupe-culotte bouffante fait exactement l'effet Jasmine qu'elle avait promis, et les bracelets tintent à chaque mouvement comme des clochettes enchantées.

Dans le public, Aaron ne regarde pas la scène. Il regarde son téléphone avec les yeux d'un scientifique qui vient de découvrir une nouvelle planète. Les données du capteur sont en train de devenir complètement folles. La température corporelle de Rim monte. 37,5°... 38°... 38,7°. Et le champ électromagnétique autour d'elle ne ressemble à rien de connu. Le graphique sur l'écran dessine des pics et des vagues qui ressemblent à... de la musique. Comme si l'énergie de Rim dansait avec elle.

Au moment du final, elle déclenche son explosion de poussière : c'est phénoménal. La salle entière est transportée par cette poussière d'étoiles scintillante. Quelques enfants dans le public tendent les mains pour attraper les paillettes qui flottent, et pendant une fraction de seconde, les lumières de la salle ont un sursaut — un micro-glitch que seul un œil attentif pourrait remarquer. Les LED clignotent d'une teinte bleutée qui n'est pas dans leur programmation.

Dans les premiers rangs, Maman et Papa sifflent et encouragent Rim de toutes leurs forces. Mais au moment de l'explosion, alors que tout le monde est ébloui, seuls Aaron et Maman remarquent le prodige : par magie, Rim a retrouvé ses Converse orange aux pieds, alors qu'elle portait ses chaussures de costume quelques secondes plus tôt. Et il faut vraiment être attentif pour voir qu'elle flotte légèrement au-dessus du sol, dans un nuage de paillettes.

Le téléphone d'Aaron vibre. Le capteur vient d'enregistrer un pic impossible : pendant trois secondes, la température de Rim est montée à 42° et le champ électromagnétique a atteint un niveau qui fait planter l'application. L'écran affiche : « ERREUR : VALEURS HORS LIMITES — DONNÉES CORROMPUES ».

Aaron regarde les chiffres. Puis il regarde sa sœur sur scène. Puis les chiffres. Il murmure :

— Ce n'est pas de l'électricité statique. Ce n'est pas un bug. C'est... c'est quelque chose d'autre.

Il repense au mot de Maman derrière la porte de la salle de bain. « Prototype ». Il repense aux portiques du Marjane. À la main de Maman sur sa nuque. Au tiroir fermé à clé.

Rim salue sous les applaudissements. Le public est en délire. Maman a les larmes aux yeux, Papa siffle comme un supporter de foot.

Personne ne remarque l'apesanteur.

Sauf Aaron.

Et sauf un homme, au fond de la salle, que personne dans la famille ne connaît. Un homme d'une quarantaine d'années, avec des lunettes rondes et un blouson en cuir trop grand pour lui. Il ne sourit pas. Il ne filme pas. Il ne regarde même pas la scène. Il regarde Rim. Ses yeux suivent chaque mouvement de la petite fille avec une attention froide, méthodique. Il a un carnet sur les genoux, et il écrit quelque chose — des chiffres, des observations, on ne sait pas.

Quand les lumières se rallument pour les salutations finales, l'homme se lève. Il range son carnet dans la poche intérieure de son blouson, jette un dernier regard vers Rim, puis vers Maman — un regard étrange, presque nostalgique — et il quitte la salle avant que le rideau ne retombe.

Personne ne l'a vu. Personne ne sait qu'il était là.

Mais sur la chaise qu'il occupait, il a oublié quelque chose. Un stylo. Un stylo noir, tout simple, avec un logo gravé en lettres argentées que personne ne regardera de près avant très longtemps :

Projet S.H.E.

Perdue dans les applaudissements, Rim court vers sa famille. Elle se jette dans les bras de Maman et Papa, essoufflée et radieuse. Aaron range son téléphone et la serre fort, lui aussi. En la lâchant, il lui glisse à l'oreille :

— Je dois résoudre cette énigme, l'Antilope. La Mission Cobaye Rim est officiellement lancée.

Rim lui tire la langue et repart chercher des bonbons backstage.

Le soir, une fois rentrés à la maison, quand tout le monde dort, Aaron rallume son téléphone dans le noir. Il ouvre le dossier « PROJET COBAYE ». Il regarde les courbes une dernière fois.

Puis il ouvre un nouveau fichier texte et tape :

« RAPPORT INITIAL — MISSION COBAYE

Sujet : Rim (7 ans, 23 kg — bien en dessous de la moyenne pour son âge. À vérifier : lié au champ ?, Converse orange)

Résumé : Énergie anormale. Champ magnétique hors normes. Lévitation confirmée.

Piste principale : Le secret de Maman.

Prochaine étape : Ouvrir le tiroir du buffet.

Mot-clé à creuser : PROTOTYPE. »

Il éteint l'écran et tire la couverture sur sa tête.

Dehors, la nuit de Casablanca bourdonne doucement. Les étoiles brillent au-dessus des terrasses blanches. Quelque part dans la ville, une voiture est garée sous un réverbère. À l'intérieur, un homme aux lunettes rondes regarde l'écran de son téléphone. Sur l'écran, une photo de Rim sur scène, prise de loin, un peu floue. Il zoome sur les pieds de la petite fille. Entre les Converse orange et le sol, il y a un millimètre de vide.

L'homme regarde la photo un long moment. Puis il l'enregistre dans un dossier dont on ne voit pas le nom, éteint son téléphone et démarre le moteur.

Et dans la chambre d'une petite fille aux Converse orange, la figurine de Jasmine posée sur la table de nuit se met à scintiller très doucement dans le noir.

FIN du Tome 1. À suivre dans le Tome 2.

Tome 2 : La Quête du Toubkal

(Version corrigée — cohérence avec le Tome 1 restructuré)

Chapitre 1 : L'Attitude des Secrets

Le spectacle était terminé, mais l'appartement vibrait encore. Rim n'arrêtait pas. Elle parlait à 300 milliards à l'heure, rejouant chaque applaudissement, chaque regard épaté, chaque compliment glané en coulisses. Elle était en boucle sur sa propre gloire.

Pourtant, au milieu de tout ce boucan, il y avait un énorme blanc : le « phénomène ». Personne n'osait lâcher le mot. Même pas Papa, qui gardait ce sourire fier mais un peu forcé, comme s'il avait peur que la bulle éclate. Le Marjane ? Personne n'en parlait non plus. C'était devenu le grand effacé de la mémoire familiale, rayé de la conversation comme s'il n'avait jamais existé. Et la figurine de Jasmine ? Elle trônait sur la table de nuit de Rim, innocente en apparence. Mais la nuit, quand la maison dormait, j'aurais juré l'avoir vue scintiller dans le noir. Un éclat minuscule, à peine perceptible, comme le reflet d'un écran qui s'allume et s'éteint tout seul. Personne n'en parlait non plus.

Moi, je n'oubliais rien. Mon dossier « PROJET COBAYE » pesait déjà lourd sur mon téléphone. Les courbes du capteur thermique que j'avais planqué dans le Propulseur de Poussière d'Étoile — celles que j'avais récupérées pendant le spectacle — n'avaient aucun sens scientifique. 42° de température corporelle pendant trois secondes. Un champ électromagnétique qui ressemblait à de la musique. Et ce mot. Ce mot que j'avais entendu Maman chuchoter derrière la porte de la salle de bain, la voix tremblante de colère et de peur : « Prototype ». « Le prototype n'existe plus. J'ai tout arrêté. »

Arrêté quoi ? Pour qui ? Et ce tiroir fermé à clé dans le buffet, avec le carnet noir dedans — qu'est-ce qu'il contient ? J'y pensais chaque soir avant de m'endormir. J'avais même essayé de crocheter la serrure avec un trombone, comme dans les films. Résultat : le trombone tordu et rien d'autre. Les films mentent.

Et puis il y avait l'homme. L'homme aux lunettes rondes, au fond de la salle du spectacle, que personne n'avait remarqué. Moi, je ne l'avais pas vu non plus sur le moment. Mais le lendemain, en rangeant les chaises avec les profs, j'avais trouvé quelque chose sur un siège du dernier rang. Un stylo. Un stylo noir, tout simple, avec un logo gravé en lettres argentées : « Projet S.H.E. ». Je l'avais glissé dans ma poche sans rien dire à personne. S.H.E. Comme dans « She » ? Comme dans « sécurité, hygiène, environnement » ? Comme dans autre chose ? Je ne savais pas encore, mais ce stylo dormait maintenant au fond de mon sac à dos, à côté de mon carnet.

Le lendemain, changement d'ambiance total. On a troqué les chaussons de danse pour les grosses chaussures de marche. Destination le Toubkal. Maman l'avait décidé : il fallait monter là-haut avant que l'été marocain ne transforme tout en fournaise.

Honnêtement, j'hésitais. D'un côté, j'avais envie de me frotter à la montagne. De l'autre, j'avais surtout hâte de lancer ma « Mission Cobaye » en conditions extrêmes. Mais en voyant Maman boucler les sacs comme si on partait à la guerre, j'ai compris que la montagne serait mon terrain de jeu.

L'effort, le manque d'air, les soirées au feu de camp... c'était le moment ou jamais. J'allais les faire craquer. Secret de famille, bug biologique, « prototype » mystérieux ou délire collectif ? J'allais passer tout ça à la moulinette.

J'ai ajusté mon sac — celui avec le stylo S.H.E. dans la poche intérieure —, remonté mes lunettes sur mon nez et j'ai activé mon mode « spectateur ».

Chapitre 2 : La Quête du Toubkal

Les virages n'en finissaient plus jusqu'à Imlil. Le guide nous attendait déjà : il s'appelle Rachid. Papa m'a dit que son nom signifie « celui qui est bien guidé ». C'est plutôt rassurant quand on s'apprête à grimper sur un tas de cailloux géant, non ?

Pendant le trajet, Maman nous a servi son habituel briefing de sécurité. C'était le festival du « fais pas ci, fais pas ça ». Elle continue sa routine même si elle sait qu'on décroche au bout de deux minutes. En gros, son plan était simple : monter jusqu'au refuge à 3 200 mètres sans s'asphyxier, et laisser les mules porter nos sacs les plus lourds pour économiser nos forces.

Au moment où Rachid chargeait les mules, le téléphone de Maman a vibré. Elle a regardé l'écran et son visage s'est fermé d'un coup, comme quand on baisse un store vénitien. Elle a porté la main à sa nuque — ce geste, encore — et a tapé une réponse rapide, les mâchoires serrées. Puis elle a rangé le téléphone au fond de son sac, presque avec violence, comme si elle voulait l'enterrer.

— C'était qui ? a demandé Papa, l'air de rien.

— Le travail, a-t-elle répondu un peu trop vite. Rien d'important.

J'ai noté mentalement : « Maman ment. Même en vacances, le "travail" la rattrape. Lien avec le prototype ? »

Rachid a donné le signal. On a attaqué la montée « Bchouia, Bchouia », comme il dit. Je restais un peu en retrait pour passer en mode « sous-marin ». Je devais observer Rim sans qu'elle s'en rende compte. Maman marchait devant avec le guide, et Papa fermait la marche. On voyait qu'il en bavait déjà un peu, mais il gardait ce sourire encourageant qu'il sort toujours quand on se lance dans une aventure. Il n'est pas vraiment du genre montagnard, mais il ferait n'importe quoi pour nous suivre dans nos délires. C'est mon daron, quoi : il assure, même quand il est en nage.

Bref, j'ai rejoint Rim pour mon premier test.

Le test du ballon

J'ai sorti un ballon orange de ma poche et je l'ai forcée à souffler dedans. Résultat : 58 cm de circonférence. — Pourquoi tu fais ça, Aaron ? elle m'a demandé en sautillant sur les cailloux comme si elle était dans son jardin. — J'analyse ton souffle, j'ai marmonné en rangeant ma règle. En vrai, je voulais voir si son corps allait réagir bizarrement à l'altitude. Pendant le spectacle, le capteur avait enregistré 42° de température corporelle. Est-ce que l'altitude allait amplifier le phénomène ou le calmer ?

OBSERVATION N°5 — TEST DU BALLON (altitude : 1 700 m, base Imlil)
- Capacité pulmonaire de Rim : 58 cm. Largement au-dessus de la moyenne pour son gabarit.
- Ma capacité : 42 cm. Pathétique.
- Température de Rim au toucher : chaude, mais pas brûlante. Le phénomène est au repos.
NOTE : Comparer avec les mesures à 3 200 m et 4 100 m.

Le sentier grimpait sec. Papa commençait à souffler sérieusement et Maman n'arrêtait pas de se retourner pour vérifier si tout le monde suivait le rythme. Rim, elle, avait l'air de flotter. Elle avait dessiné des éclairs argentés partout sur ses chaussures et mis des lacets rose fluo. Elle ne marchait pas, elle rebondissait de rocher en rocher. On aurait dit que la gravité n'avait pas le même effet sur elle que sur nous.

L'arrêt au rocher blanc

On s'est posés à Sidi Chamharouch, près d'un énorme rocher peint en blanc. Rachid nous a expliqué qu'un vieux sage vivait ici autrefois et qu'il calmait les djinns, les esprits de la montagne, quand ils commençaient à mettre le bazar.

— C'est pour ça que les gens s'arrêtent ici, a-t-il dit avec un sourire. Pour demander un peu de force aux esprits. Mais bon, entre nous, faites juste attention où vous mettez les pieds, c'est la meilleure des protections !

Franchement, il est cool Rachid. Par contre, le visage de Rim a changé d'un coup. Elle s'est mise à regarder autour d'elle, un peu livide. Je le savais : dès qu'on parle d'esprits ou de légendes, elle perd tous ses moyens. C'est dingue de voir que ses « pouvoirs » ne l'empêchent pas d'être une vraie peureuse.

Maman a direct capté et a essayé de la distraire : — Rim, t'as vu ce blanc magnifique ? Tu ne veux pas nous dessiner ça dans ton carnet ?

Ça a marché tout de suite. Elle a sorti son calepin et elle s'est mise à dessiner en chantonnant, comme si elle avait déjà oublié sa peur des djinns.

Chapitre 3 : Le Court-Circuit

Plus tard, quand le refuge a commencé à s'endormir dans un concert de ronflements et de bruissements de duvets, j'ai attendu que Maman sorte remplir sa gourde. Je l'ai interceptée près de l'entrée. Dehors, le vent cognait tellement contre les murs en pierre qu'on aurait dit que la montagne faisait un caprice. C'était l'ambiance parfaite pour une explication.

— Maman, arrête.

Elle a failli me renverser avec sa gourde. Elle a marmonné un truc sur l'heure tardive, mais je n'ai pas bougé d'un poil.

— Aaron, il est minuit, on se lève dans trois heures. Laisse-moi passer.

— J'ai vu les étincelles, maman. Dans notre cuisine, quand vous flottiez toutes les deux. Au Marjane, quand les néons ont pété et que la figurine de Jasmine a atterri dans la main de Rim sans qu'elle la touche. Et sur la scène du spectacle, quand elle flottait dans sa poussière d'étoiles. Tu ne peux plus me sortir l'excuse de l'électricité statique. C'est quoi ce délire ?

Maman a soupiré, un de ces soupirs de « maman fatiguée », mais ses yeux ne regardaient pas les miens. Ils fixaient le vide, derrière moi.

— C'est la fatigue, Aaron. L'altitude te fait voir des choses. Ton cerveau surchauffe avec tes théories bizarres.

— Mon cerveau va très bien, j'ai répliqué, la voix un peu plus sèche. Par contre, la réalité, elle, a un sérieux problème. On dirait que Rim est branchée sur du 20 000 volts et que tu passes ton temps à essayer de cacher les fils. C'est quoi ? Une maladie ? Un truc génétique ?

J'ai marqué une pause. Puis j'ai joué ma carte.

— Ou alors, c'est un truc lié au « prototype » ?

Le mot l'a frappée comme une gifle. Ses yeux se sont écarquillés d'un coup. Sa main est montée vers sa nuque — ce geste, toujours ce geste — et pendant une fraction de seconde, j'ai vu la panique pure dans ses pupilles.

— Qu'est-ce que tu viens de dire ?

— « Le prototype n'existe plus. J'ai tout arrêté. C'est terminé. » C'est ce que tu as dit au téléphone, dans la salle de bain, le matin du spectacle. Tu ne savais pas que j'étais derrière la porte.

Le silence entre nous était si épais qu'on entendait le vent gratter les pierres du refuge. Maman a fermé les yeux. Quand elle les a rouverts, quelque chose avait changé dans son regard. La panique avait laissé place à quelque chose de plus profond : la résignation d'une mère qui sait qu'elle ne peut plus mentir à moitié.

— Et les portiques au Marjane ? j'ai continué, plus doucement. Ils ont bipé pour toi, maman. Pas pour Rim. Tu portes quelque chose sur toi qui déclenche les détecteurs de métal. Un truc qu'on ne voit pas.

Elle a serré sa veste contre elle, comme si elle avait soudainement très froid.

— Tu ne devrais pas fouiller là-dedans, Aaron. C'est... c'est lourd à porter.

— Ce qui est lourd, c'est de ne pas comprendre ! Pourquoi tu lui donnes ces tisanes bizarres ? Pourquoi tu la surveilles comme si elle allait exploser ?

Le vent a claqué une porte au loin. Maman s'est rapprochée, sa voix n'était plus qu'un souffle.

— Parce qu'elle pourrait exploser, d'une certaine manière. Enfin, pas elle... mais ce qu'il y a autour.

Elle a marqué une pause, semblant peser chaque mot.

— Dans la famille de ma mère, on appelle ça « le court-circuit ». C'est comme une erreur de fabrication. Quand l'émotion monte trop haut, le corps ne sait plus où mettre l'énergie. Alors ça déborde. Ça dérègle les lois normales. La gravité, l'électricité... tout devient instable.

Elle a posé une main tremblante sur mon épaule.

— Ta grand-mère passait ses journées à me faire respirer par le ventre, à me faire boire de l'anis et de la réglisse pour « éteindre le feu ». Elle disait : « Si tu ne peux pas contrôler l'énergie, contrôle ton calme ». On a appris à vivre avec le frein à main serré, Aaron. Toujours. Pour ne jamais faire peur aux autres. Pour rester... normaux.

— Et si elle n'a pas envie d'être normale ? j'ai demandé.

Maman a eu un sourire triste avant de se détourner.

— Être spéciale, c'est magnifique dans tes livres, mon grand. Dans la vraie vie, c'est juste une cible dans le dos. Dors, maintenant. On a une montagne à finir.

Elle est repartie vers le dortoir, me laissant seul dans le froid.

Je l'ai regardée s'éloigner. L'explication de Mamie, le court-circuit familial, les tisanes — c'était logique. Presque trop logique. Comme une réponse préparée à l'avance, une version officielle qu'elle avait répétée cent fois dans sa tête pour le jour où quelqu'un finirait par poser la question.

Mais ça n'expliquait pas le prototype. Ça n'expliquait pas les portiques. Ça n'expliquait pas l'appel furieux dans la salle de bain, ni le carnet noir dans le tiroir fermé à clé, ni l'homme au fond de la salle du spectacle, ni le stylo marqué « Projet S.H.E. » qui dormait dans mon sac.

Maman m'avait donné une réponse. Mais ce n'était pas LA réponse. C'était la couche du dessus. Le couvercle sur la marmite. Et dessous, ça bouillait encore.

En repensant au spectacle de l'école, j'avais un énorme doute supplémentaire. Dans la cuisine, c'est vrai, Rim était paniquée. Mais sur scène ? Quand elle flottait au milieu de sa poussière d'étoiles, elle n'avait pas l'air d'essayer de « gérer ses émotions ». Au contraire. Elle avait ce petit sourire en coin, celui qu'elle prend quand elle débloque un niveau caché dans un jeu ou qu'elle comprend un tour de magie.

Je suis sûr qu'elle savait exactement ce qu'elle faisait. Elle ne subissait plus le court-circuit, elle commençait à s'amuser avec.

Le problème, c'est que demain, à plus de 4 000 mètres, avec la fatigue et le manque d'air, la « gestion d'émotion » allait devenir quasi impossible. Si Rim décidait de « lâcher le frein » en plein sommet du Toubkal devant tout le monde, les tisanes de Mamie ne serviraient plus à rien. Ça allait être un sacré bazar à gérer.

J'ai ouvert mon carnet dans le noir et j'ai griffonné à l'aveugle :

OBSERVATION N°6 — CONFRONTATION AU REFUGE
Maman a donné l'explication « Mamie » : le court-circuit familial.
MAIS elle n'a pas répondu sur :
- Le mot « prototype »
- Les portiques du Marjane
- L'appel téléphonique mystérieux
CONCLUSION : Elle dit la vérité, mais pas TOUTE la vérité.
PROCHAINE ÉTAPE : Observer ses gestes quand elle est stressée. Toujours la nuque. Pourquoi ?

Chapitre 4 : Le Sommet des Frontales

Le réveil a sonné à 3h30. Franchement, c'est une heure qui ne devrait même pas exister. C'est le genre de moment où la réalité n'est pas encore tout à fait chargée, un peu comme quand un décor de jeu met du temps à apparaître à l'écran.

Dès que j'ai ouvert les yeux, mon cerveau a redémarré en mode rafale. C'est reparti pour les questions qui ne servent à rien : Est-ce que les mules dorment debout ? Est-ce que le thé à la menthe infuse plus vite avec l'altitude ? C'est fatiguant d'être moi, parfois. J'aimerais bien trouver le bouton « pause », mais à part quand je suis devant une console, le bruit dans ma tête ne s'arrête jamais.

D'habitude, le matin, c'est mon moment préféré parce que je pourrais mourir pour un petit-déjeuner. Si on me donne du pain, une tonne d'huile d'olive et un thé brûlant, je suis le plus heureux des hommes. Mais là, dans le noir du dortoir, j'avais l'estomac noué.

— Aaron, tes gants ! Ils sont encore par terre ! a râlé Maman. Et ta gourde, tu l'as mise où ?

J'ai regardé autour de moi, un peu perdu. Mon coin était un bazar sans nom. Dès que je réfléchis trop, j'oublie les commandes de base : ranger mes fringues, fermer mon sac, ou même vérifier si j'ai deux chaussettes pareilles.

— C'est bon, je gère, j'ai marmonné en cherchant ma frontale.

On est sortis dans le froid polaire. Évidemment, mon corps a décidé de lancer un bug immédiat : mes lèvres ont doublé de volume avec le gel. En deux minutes, j'avais l'air d'avoir fait de la chirurgie esthétique ratée. C'est super gênant, j'ai l'air d'un mérou, mais bon, pas le choix, il faut continuer l'aventure.

On avançait dans le noir complet, à la queue leu leu. Mais Rim, elle, semblait avoir activé ses propres batteries. Elle ne marchait pas, elle rebondissait. Elle avait enfilé ses chaussures d'escalade — celles qu'elle avait customisées avec des paillettes et des éclairs au marqueur. Franchement, pour monter sur de la caillasse gelée à 4h du matin, c'était une erreur de stratégie totale, mais elle s'en fichait. Elle était en état d'excitation maximale.

— Aaron, regarde ! On dirait qu'on est dans un vaisseau spatial ! lançait-elle en se retournant toutes les deux secondes.

— Rim, reste concentrée sur tes pieds, a soufflé Maman, inquiète de la voir si speed.

Moi, je la surveillais de près. Elle était trop joyeuse. Trop joviale. Normalement, à cette altitude, tout le monde cherche son souffle et tire la tronche. Mais elle, on aurait dit qu'elle respirait de l'hélium. Mon cerveau a direct lancé une alerte : Est-ce que la joie intense ça compte comme une émotion forte pour le "court-circuit" ? Est-ce qu'on peut s'envoler par accident juste parce qu'on est trop content ?

— T'as pris tes tisanes de Mamie, au moins ? je lui ai chuchoté quand on s'est retrouvés côte à côte.

Elle m'a fait un clin d'œil hyper malicieux, celui qui veut dire qu'elle a trouvé un passage secret. — Pas besoin de freiner, Aaron. On va bientôt toucher le ciel !

Plus on montait, plus j'avais l'impression qu'elle devenait légère. À un moment, j'ai cru voir ses semelles ne même pas toucher les cailloux pendant un quart de seconde. C'était peut-être la fatigue ou mes yeux qui glitchaient à cause du froid, mais je sentais que la soupape dont parlait Maman était en train de lâcher. Rim n'essayait plus de gérer ses émotions, elle était en train de surfer dessus.

On arrivait sur la crête. Le ciel commençait à passer du noir au bleu électrique. Le vent s'est mis à siffler d'un coup, super fort. C'était le moment du « Boss Final ». On approchait de la pyramide de fer du sommet, et j'étais sûr d'une chose : Rim n'allait pas redescendre de cette montagne de la même manière qu'elle l'avait montée.

Chapitre 5 : Le Plateau des Glitchs

On venait d'atteindre une sorte de replat avant la dernière pente raide. L'air était si rare que j'avais l'impression de respirer à travers une paille. Papa était plié en deux, les mains sur les genoux, et même Maman commençait à avoir le regard un peu fixe.

Moi, j'étais occupé à lutter contre mon propre corps. Mes lèvres étaient tellement gonflées que j'avais l'impression de porter un pneu de vélo sur le visage. Mais surtout, j'étais scotché sur mon carnet de notes. J'avais forcé tout le monde à souffler dans des ballons à chaque étape et j'observais Rim comme un spécimen de laboratoire.

OBSERVATION N°7 — COMPARAISON DES STATS (AARON VS RIM, altitude 3 800 m)
CE QUE JE TESTE MON ÉTAT (AARON) L'ÉTAT DE RIM MA THÉORIE
Le Souffle 15 cm dans le ballon. Je frôle l'asphyxie. 59 cm. Record battu sans forcer. Ses poumons ont un mode "Turbo" que je n'ai pas.
L'Équilibre Je trébuche sur mes propres lacets. Elle fait du surplace sur des cailloux pointus. Elle a un gyroscope de drone intégré dans le ventre.
La Température Je suis un bâtonnet de poisson surgelé. Elle est brûlante, limite elle fume. Son système est en surchauffe pour évacuer l'énergie.

C'était physiquement impossible. Plus on montait, plus j'étouffais, mais le ballon de Rim grossissait. Et son équilibre ? On aurait dit qu'elle avait un gyroscope de drone intégré dans le ventre. Même Rachid s'est arrêté pour l'observer. Il a réajusté son chèche et a souri :

— Tu sais Rim, chez nous, ton prénom veut dire "Antilope". Eh bien, je crois que tes parents ne se sont pas trompés. Tu grimpes comme si tu avais des ressorts à la place des jambes !

Rim a éclaté de rire. Sauf que chaque fois que ses semelles touchaient le sol, de petites étincelles bleues crépitaient sur la pierre. Tchip ! Bzzzt !

— Maman, regarde ! j'ai murmuré en pointant les pieds de l'Antilope.

Maman a blêmi. Elle a vite jeté un coup d'œil vers Rachid qui vérifiait le matériel un peu plus loin. Elle s'est précipitée vers Rim et lui a attrapé le bras.

— Rim ! La respiration ! Pense à Mamie ! On inspire le calme, on expire l'énergie. Tout de suite !

— Mais Maman, je me sens trop bien ! a rigolé Rim, les yeux brillants. C'est comme si la montagne me donnait des piles neuves !

À ce moment-là, sa lampe frontale a commencé à clignoter comme une guirlande de Noël. Pire : la mienne s'est éteinte d'un coup quand je me suis approché d'elle. Mon téléphone s'est mis à vibrer tout seul avant d'afficher : "Erreur : Surchauffe batterie". En plein mois de juin, par une température de congélateur. Ben voyons.

— Aaron, occupe Rachid ! m'a ordonné Maman à voix basse.

J'ai fait ce que je fais de mieux : j'ai sorti ma tête de mule. Je me suis calé devant le guide.

— Dites, Rachid… Les djinns, là… Est-ce qu'ils peuvent influencer le champ magnétique des appareils électroniques ? Parce que ma montre déconne et j'analysais justement la corrélation avec l'altitude…

Rachid m'a regardé avec un air à la fois amusé et perplexe.

— Aaron, mon ami, c'est juste le froid qui vide tes batteries. Ne cherche pas midi à quatorze heures, respire et bois un coup !

Pendant que je lui tenais la jambe avec mes théories, Maman forçait Rim à boire sa tisane à l'anis. Le calme est revenu, mais Rim avait les cheveux tout hérissés sous son bonnet. Elle me regardait avec un sourire de défi. Elle ne subissait plus le « court-circuit », elle chargeait ses batteries pour le final.

On a repris la marche. La pyramide de fer était juste là-haut. C'était le moment de vérité.

Chapitre 6 : L'Escale des Mirages

On s'est arrêtés à une sorte de col pour s'abriter du vent. C'était la dernière pause avant l'assaut final. Le ciel passait du noir au violet, et on voyait les ombres des autres montagnes tout autour. On aurait dit des géants qui nous surveillaient.

Rachid a posé son sac par terre. — Pause de dix minutes ! Buvez, mangez, c'est ici qu'on prend des forces pour le dernier mur.

Normalement, à ce moment-là, j'aurais dû sauter sur une barre chocolatée. Mais j'avais encore réussi à paumer mes gants quelque part pendant la montée. Résultat : mes doigts étaient aussi gelés que des bâtonnets de poisson pané qu'on sort du congélo. Et puis, j'avais le cerveau qui partait dans tous les sens.

— Rim, assieds-toi, a ordonné Maman d'une voix super ferme.

Ma sœur a obéi, mais elle ne s'est pas assise normalement. Elle s'est posée sur un rocher, sauf qu'elle semblait... flotter à un millimètre de la pierre. Ses fesses ne touchaient pas vraiment le sol. Elle balançait ses jambes, et chaque mouvement de ses chaussures laissait une traînée de poussière qui brillait dans l'air. On aurait dit des petits points lumineux, comme quand une vidéo beugue sur une vieille télé.

— Aaron, donne-lui ton thé, a dit Papa.

Il essayait de rester calme, mais ses yeux étaient grands ouverts, genre "qu'est-ce qui se passe encore ?". Je lui ai tendu ma tasse en métal. Dès que Rim a touché le bord avec ses doigts, le thé s'est mis à faire des bulles d'un coup, comme s'il bouillait.

— Rim ! j'ai chuchoté. Arrête ça ! Tu vas faire fondre le métal !

— Je n'y peux rien, Aaron, elle a répondu. Sa voix était toute bizarre, super calme. C'est la montagne. Elle me parle. Elle me dit que la gravité, c'est pas obligatoire, c'est juste une option.

Maman a sorti son thermos de tisane à l'anis et a forcé Rim à boire. — C'est obligatoire, Rim. C'est la règle pour tout le monde. On ne veut pas que tu t'envoles comme un ballon.

J'ai regardé Rachid. Il était à quelques mètres, en train de regarder l'horizon. Il a pointé le doigt vers l'Est : « Regardez ! Le soleil arrive. »

À ce moment-là, le premier rayon de lumière a touché le sommet. Et là, ça a été le n'importe quoi total. La lumière n'a pas juste éclairé Rim, on aurait dit qu'elle rentrait dans elle. Ma sœur s'est mise à briller avec un éclat bleu, et ses cheveux se sont dressés sur sa tête comme si elle avait frotté un gros ballon de baudruche dessus.

— Oh, la vache... a lâché Papa tout doucement.

Rachid a commencé à se retourner. On s'est tous mis devant elle pour la cacher. J'ai jeté mon sac à dos (celui que j'avais encore oublié de fermer, bravo moi) par-dessus ses jambes pour cacher les étincelles qui commençaient à grignoter la glace par terre.

— Tout va bien ! j'ai crié à Rachid avec un sourire un peu forcé. C'est juste... un reflet sur la couverture de survie ! Vous savez, l'aluminium, ça brille beaucoup au soleil !

Rachid a froncé les sourcils, mais il a fait signe qu'on repartait. C'était maintenant ou jamais. On a tout rangé en vrac dans nos sacs. Maman me lançait des regards assassins à cause de mes gants perdus, mais on n'avait plus le choix. Le délire de Rim était en train de devenir une réalité qu'on ne pourrait bientôt plus cacher.

Chapitre 7 : Le Bug de l'Arête

On attaquait les derniers mètres, une arête étroite qui ressemble à l'échine d'un dragon de pierre. D'un côté, le vide ; de l'autre, encore le vide. Normalement, j'aurais dû avoir les jambes en coton et l'estomac qui fait des loopings, mais j'avais un truc bien plus flippant à gérer : ma sœur.

Rim ne marchait plus. Elle donnait l'impression de rebondir sur un matelas invisible. J'ai sorti mon carnet pour noter mes dernières observations, même si mes doigts tremblaient tellement que j'écrivais comme un médecin :

CONSTATS FINAUX (4 100 m)
• Poids de Rim : On dirait qu'elle pèse 2 kilos. Elle grimpe la pente comme si elle était sur un escalator de centre commercial.
• Mon état : Je pèse trois tonnes. J'ai l'impression d'avoir des enclumes attachées aux pompes.
• Bug magnétique : Ma boussole est devenue débile. Elle indique le Sud alors qu'on va tout droit vers le sommet.

J'ai regardé Rim. Ses yeux n'étaient plus marron, ils étaient bleu électrique, comme la petite flamme quand on allume la gazinière.

— Rim, j'ai chuchoté en m'approchant d'elle, c'est quoi ton délire ? C'est une mutation ? Genre un défaut dans ton code qui s'active parce qu'on manque d'oxygène ?

Dans les docus que j'ai vus, ils disent que l'altitude peut modifier le corps. Peut-être que Rim était une sorte d'humaine 2.0, une erreur de fabrication dans la famille qui ne se réveille qu'au-dessus de 4 000 mètres. Un glitch dans la réalité.

— C'est pas un défaut, Aaron, a-t-elle répondu. Elle n'était même pas essoufflée. C'est juste que... je sens tout. L'électricité dans les nuages, le fer dans la roche. C'est comme si j'étais enfin branchée sur la bonne prise.

— Ouais, ben débranche-toi un peu, parce que si tu montes encore en tension, tu vas finir par griller le cerveau de Papa et Maman, j'ai râlé.

Maman jetait des regards paniqués vers le sommet. Elle tenait Rim par la manche, non pas pour l'aider, mais pour l'empêcher de s'envoler. On aurait dit qu'elle tenait un ballon de baudruche géant prêt à partir dans l'espace.

On a débouché sur le plateau du sommet. La pyramide de fer était là, brillant sous le premier soleil de 7h15. C'était beau, c'était grandiose, et c'était le pire endroit du monde pour une fille-batterie. Parce qu'une pyramide de fer, à cette hauteur, c'est un paratonnerre géant.

— On y est, a lancé Rachid avec un grand sourire. Le toit de l'Afrique du Nord !

Il ne savait pas que le toit était sur le point de sauter.

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Chapitre 8 : Le Pacte de l'Altitude

Le sommet du Toubkal était une arène de cailloux gris baignée d'une lumière orangée magnifique. On aurait dit que le monde entier s'arrêtait ici, sous nos pieds. Mais l'ambiance a basculé en trois secondes.

Un randonneur d'une cinquantaine d'années a poussé un petit cri étouffé avant de s'écrouler net contre le socle de la pyramide de fer qui marque le sommet.

— Un arrêt ! Quelqu'un s'y connaît ? a hurlé un guide étranger.

Le chaos a commencé. Pendant que Mohamed s'écartait vers le bord du plateau pour tenter d'accrocher une barre de réseau et appeler les secours d'Imlil, Rachid s'est jeté au sol. Il a déchiré la veste du monsieur et a commencé un massage cardiaque effréné. Un, deux, trois... Le bruit sourd et régulier des compressions résonnait dans le silence des cimes. Papa et Maman s'étaient précipités pour aider, le visage décomposé par la panique.

J'ai cherché Rim du regard. Elle était figée à quelques mètres, les mains plaquées sur ses oreilles. Elle tremblait si fort que ses dents claquaient. Autour d'elle, l'air s'était mis à vibrer comme au-dessus d'un goudron brûlant.

— Rim ! Qu'est-ce que tu as ? j'ai crié en la rejoignant. — Aaron... ça pique... ça fait trop mal... murmura-t-elle, les yeux écarquillés.

Soudain, une nappe de lumière émeraude et violette a jailli de ses épaules pour s'élancer vers le ciel. Une aurore boréale impossible, magnifique, a déchiré le bleu du jour. Tous les touristes ont levé les yeux, hypnotisés par ce phénomène surnaturel, oubliant presque l'homme qui se battait pour sa vie au sol. Mais Rim, elle, ne regardait pas le ciel. Elle regardait ses mains qui commençaient à grésiller de petits arcs électriques.

— Je vais exploser, Aaron... Je sens tout le métal de la pyramide qui me tire dessus !

Je l'ai saisie par les bras. Elle était brûlante, comme une batterie en surchauffe. J'ai regardé Rachid, qui s'épuisait sur le torse du monsieur, puis le montant en fer de la pyramide juste derrière lui. Mon cerveau a fait une connexion de génie, ou de pur désespoir.

— Écoute-moi ! Tu ne vas pas exploser, tu vas te vider. Tu vois la pyramide ? C'est une antenne. Et Rachid est juste là, il touche le monsieur. Si tu touches le fer, l'énergie va sortir par là. Ça va faire conducteur ! — Et si je lui fais mal ? hoqueta-t-elle. — Tu vas lui donner l'étincelle qu'il lui faut ! Allez, Rim ! Fais-le !

Elle a avancé, chancelante. Ses doigts ont frôlé le métal froid du monument. Aussitôt, un bourdonnement grave a fait vibrer le sol sous nos pieds. Dans un réflexe, elle a posé son autre main sur l'épaule de Rachid.

L'aurore boréale a brillé d'un dernier éclat aveuglant avant de s'éteindre d'un coup sec. Un « SCHLACK » sonore, comme un coup de tonnerre sec, a retenti. Rachid a été secoué d'un bond, comme s'il venait de recevoir une décharge, mais il n'a pas lâché son massage. Au même instant, le monsieur a pris une immense inspiration sifflante. Ses poumons s'ouvraient enfin. Il était revenu.

Mohamed est arrivé en courant, son téléphone à la main. — J'ai eu la Gendarmerie ! L'hélicoptère de Marrakech décolle ! Il s'est arrêté net, foudroyé par la surprise en voyant le patient respirer. — Incroyable ! Rachid, mon frère, tu as la Baraka ! C'est un miracle ! Et cette lumière dans le ciel... c'était un signe !

Rachid s'est relevé très lentement. Il était trempé de sueur malgré le vent glacial. Il frottait ses avant-bras avec une grimace, comme si ses muscles vibraient encore de l'intérieur. Il a posé une main ferme sur le bras de Mohamed pour le calmer.

— Arrête tes bêtises, Mohamed. C'est juste un massage cardiaque bien fait. Tu as vu ? Les formations de secourisme, c'est important, voilà tout. Maintenant, va baliser la zone pour l'hélico au lieu de raconter des histoires.

Mohamed s'est éloigné, un peu sonné par le ton sec de son aîné. Rachid s'est alors tourné vers nous. Il a fixé la trace de roussi sur le gant de Rim, puis il a croisé mon regard. Il s'est approché tout doucement et a murmuré, juste pour nous deux :

— Ça va, Rim ? Tu ne t'es pas fait mal avec le fer de la pyramide ? C'était sûrement la foudre... la montagne est électrique aujourd'hui.

Il nous a fait un petit signe de tête, un geste de complicité inébranlable qui voulait dire : « Je sais que ce n'est pas la foudre, mais c'est ce qu'on dira. »

Quand l'hélicoptère de la Gendarmerie a surgi dans un vacarme de poussière et de cailloux, Rachid s'est planté devant nous, les bras croisés, faisant écran avec son grand corps pour nous protéger des curieux qui essayaient de filmer la scène avec leurs téléphones.

J'ai regardé son dos large, imperturbable. « Merci, Rachid », j'ai pensé.

Sur le chemin de la redescente, alors que tout le monde fêtait le "miracle", on marchait côte à côte, loin derrière les autres.

— Aaron ? a chuchoté Rim. — Ouais ? — On fait un pacte ? Tu ne parles à personne du bug. On dit que c'était juste le froid et la foudre de Rachid.

Je l'ai regardée. J'avais encore perdu mon deuxième gant et j'avais les jambes qui ressemblaient à du couscous trop cuit, mais pour la première fois, je me sentais comme un vrai grand frère protecteur.

— Promis, l'Antilope. Mais en bas, c'est toi qui me paies mon thé. Et avec beaucoup de sucre.

On a commencé la descente vers le refuge, deux enfants normaux suivis de près par un guide qui, désormais, veillait sur nous comme sur le plus précieux des trésors.

Chapitre 9 : L'Hélium dans les Jambes et le Grand Départ

Quand on a enfin atteint la terrasse du refuge des Mouflons, à 3 200 mètres, j'avais l'impression que mes jambes étaient devenues deux spaghettis trop cuits. Mais à l'intérieur, c'était l'effervescence totale. On n'entendait qu'un seul mot dans toutes les langues : « Le miracle ».

— Vous avez vu cette lumière ? demandait un randonneur espagnol en gesticulant.

— C'était comme une aurore boréale, mais en plein jour ! ajoutait une dame en buvant son thé.

— Et le monsieur qui s'est réveillé d'un coup... Une chance incroyable !

Maman nous a poussés vers une table dans le coin le plus sombre. Elle était en mode « agent secret », les yeux aux aguets. Rim, elle, essayait d'avoir l'air normale, mais elle avait tellement d'énergie que ses cheveux faisaient des petits nœuds tout seuls.

Papa a ramené un plateau de pain et d'huile d'olive.

— Incroyable, ce qu'ils racontent, non ? On a vraiment vécu un truc de dingue là-haut, a-t-il dit en s'essuyant le front.

J'ai regardé Rim. Elle a touché une petite cuillère en métal et, pendant une micro-seconde, la cuillère a vibré comme si elle était posée sur un téléphone qui vibre.

— Aaron, range tes yeux, m'a-t-elle chuchoté avec un sourire malicieux. C'est juste... l'adrénaline.

On a repris la descente vers Imlil. C'était long. Très long. Mes genoux faisaient un bruit de castagnettes. Arrivés au village, Rachid a garé les mules et s'est approché de nous pour nous dire au revoir. Il a serré la main de Papa, puis il s'est penché vers Rim.

Il n'a pas parlé de djinns, ni d'électricité. Il a juste sorti de sa poche un petit morceau de quartz transparent, une pierre de la montagne.

— Tiens, l'Antilope. Garde ça dans ta poche. Le quartz, ça aide à conduire l'énergie là où il faut. Et n'oublie pas : une force pareille, c'est comme la montagne, il faut la respecter pour ne pas qu'elle t'emporte.

Il m'a fait un clin d'œil à moi, le « spectateur » :

— Surveille bien tes batteries, le scientifique. Parfois, les meilleurs instruments de mesure sont les yeux d'un grand frère.

Une fois installés dans la voiture, la clim à fond, on a enfin pu respirer. Papa a démarré le moteur. On pensait tous à une seule chose : une douche chaude et un lit. Mais Maman avait un autre plan.

— Bon, les enfants, a-t-elle lancé en se retournant vers nous avec un sourire mystérieux. Le Toubkal, c'était le test de résistance. Puisque vous avez été... héroïques, j'ai validé la suite du programme pour juillet.

J'ai arrêté de masser mes mollets. — La suite ?

— On prend le ferry à Tanger, on traverse le détroit, et on part pour trois semaines de Road-trip en Andalousie ! Séville, Grenade, et les plages de la Costa del Sol !

— L'Espagne ? En plein été ? j'ai hurlé. Mais Maman, il va faire 40 degrés ! La chaleur, c'est le pire ennemi des circuits électriques !

Rim a poussé un cri de joie si aigu que mon carnet a failli tomber.

— L'ESPAGNE ! OLÉ !

À ce moment exact, un petit glitch s'est produit. Sous l'excitation de Rim, l'autoradio de la voiture, qui était éteint, s'est allumé tout seul à plein volume. Et ce n'était pas n'importe quelle musique. C'était une guitare flamenca ultra rapide qui a envahi l'habitacle : Taka-taka-taka-ta !

Les essuie-glaces se sont mis à battre la mesure sur le pare-brise sec, et les voyants du tableau de bord ont clignoté en rythme, comme une mini-discothèque.

— Rim ! a crié Maman. Respire ! Par le ventre !

— J'essaie ! a répondu Rim en rigolant, alors que ses baskets customisées commençaient à lâcher des petites étincelles bleues sur le tapis de sol.

Papa a tapé sur la radio pour l'éteindre, mais elle ne voulait rien savoir. Il nous a regardés, puis il a regardé la route en secouant la tête.

— Je savais que l'altitude fatiguait, mais là, même la voiture a des hallucinations.

J'ai ouvert mon carnet à la dernière page et j'ai griffonné :

OBSERVATION FINALE — BILAN DU TOUBKAL
Mission Cobaye : en cours. Résultats : au-delà de toute attente.
Ce que je sais : Rim a un pouvoir. Maman aussi, mais différent. Mamie le savait.
Ce que je ne sais PAS : le lien avec le mot « prototype ». Le carnet noir dans le tiroir. L'homme au stylo S.H.E. Les portiques du Marjane.
URGENT : Apprendre l'espagnol et acheter un gilet de sauvetage en caoutchouc. Si Rim commence à faire de la guitare avec ses doigts, l'Andalousie ne va pas s'en remettre.
PROCHAINE ÉTAPE : L'Andalousie. Ouvrir le tiroir. Trouver des réponses.

Le voyage ne faisait que commencer.

Tome 3 : Les Échos de l'Andalousie

(Version restructurée — chapitres courts, cohérence avec T1 et T2)

(Tome en cours — 8 premiers chapitres)

Note : Ce tome est narré par Rim (1re personne), après le Tome 1 (3e personne) et le Tome 2 (Aaron, 1re personne).

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Chapitre 1 : Le Câlin du Détroit

On a quitté Casablanca alors que la ville faisait encore dodo sous sa couverture de brume. Papa était installé comme un capitaine de navire derrière le volant de sa voiture qu'il aime tant. Il l'avait frottée tout le week-end pour qu'elle brille tellement qu'on pourrait se recoiffer dans la portière. Pour lui, cette carrosserie, c'est son trésor. Aaron dit que Papa aime sa voiture plus que nous. C'est même pas vrai, mais des fois, quand il la regarde, il a le même sourire que quand il nous regarde dormir.

Le vrai spectacle a commencé quand on a atteint la côtière de Fnideq. Je suis restée le nez collé à la vitre. D'un côté, la Méditerranée était d'un bleu si pur qu'on aurait dit qu'on avait versé de l'encre magique dans l'eau. De l'autre, les collines étaient parsemées de petites maisons blanches. L'air sentait le sel et les fleurs sauvages. C'était tellement beau que j'avais l'impression que mes yeux n'étaient pas assez grands pour tout attraper.

Papa a ralenti et nous a montré du doigt l'horizon bleu.

— Vous voyez, les enfants ? Ce petit bout de terre gris, là-bas, dans la brume ? C'est l'Espagne. Et entre nous et elle, il n'y a que 14 kilomètres d'eau. Le détroit de Gibraltar. Là où la Méditerranée et l'Atlantique se donnent un grand câlin.

Aaron a ajusté ses lunettes.

— Techniquement, Papa, c'est plutôt un conflit de courants que un câlin. L'eau salée de la Méditerranée plonge sous l'eau froide de l'Atlan—

— Un câlin, Aaron. On dit un câlin. C'est plus joli.

Papa est comme ça. Il transforme tout en poésie. Les maths, il les déteste. La géographie, il la raconte comme un conte de fées. Maman dit que c'est pour ça qu'elle est tombée amoureuse de lui : il rend le monde plus beau qu'il n'est, juste avec des mots.

Moi, j'avais mon Quartz de Rachid bien caché au fond de mon sac à dos. Depuis le Toubkal, je n'allais nulle part sans. Je ne comprenais pas encore ce qu'il faisait, mais je sentais qu'il faisait quelque chose. Des petites fourmis dans mes doigts, une espèce de chaleur douce quand j'étais contente ou que je voyais un truc vraiment beau. Comme si la pierre comprenait ce que je ressentais.

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Chapitre 2 : Le Tournevis et le Secret qui Rigole

À la douane de Fnideq, l'ambiance a changé. Papa a arrêté de sourire dès qu'il a vu le douanier avec son gros tournevis.

— Oh non... a murmuré Papa avec une voix de petit garçon. S'il s'approche de ma peinture, je fais une attaque.

C'était trop drôle ! À chaque fois que le douanier faisait « TOC-TOC » avec son tournevis sur les voitures devant, Papa fermait les yeux super fort. Le douanier les faisait sortir de leurs véhicules, vérifiait en dessous avec un miroir, tapotait les portières pour écouter si ça sonnait creux. Papa était en sueur. Il serrait son volant comme une bouée de sauvetage.

— Si ce type me raye un seul millimètre de carrosserie, a-t-il chuchoté entre ses dents, je dépose une réclamation auprès du roi.

— Tu connais le roi, Papa ? j'ai demandé.

— Non. Mais pour ma voiture, je suis prêt à le rencontrer.

Moi, ça me faisait tellement rire que j'ai dû me cacher derrière mon bloc à dessin. Mon rire était tellement grand que mes doigts se sont mis à picoter. Et quand j'ai regardé mon bloc, le dessin de la côte que j'avais commencé — celui que je faisais au crayon gris — avait changé de couleur. Le ciel était devenu rose pétillant, la mer turquoise, comme si mes crayons avaient décidé de rigoler avec moi.

J'ai refermé le bloc d'un coup. Mon cœur battait. Ça recommençait.

Maman s'est retournée vers moi. Elle m'a fait un petit clin d'œil, un sourire calme, et elle a porté la main à sa nuque — comme d'habitude.

Aaron, à côté de moi, avait déjà sorti son carnet :

OBSERVATION N° ??? (j'ai perdu le compte)
— Sujet Rim : Réaction chromatique corrélée à l'indice d'hilarité.
— Le Quartz était dans le sac à proximité. Corrélation ? À vérifier.
QUESTION : Est-ce que le Quartz AMPLIFIE le court-circuit ?

Moi, dans mon bloc, j'ai écrit : « Le caillou de Rachid fait des guilis de couleur parce que Papa fait le bébé avec sa voiture. »

C'est ma façon à moi de prendre des notes. Moins compliquée que celle d'Aaron, mais au moins, on comprend.

Finalement, le douanier est arrivé à notre voiture. Papa a retenu son souffle. Le type a fait le tour, regardé les papiers, jeté un œil dans le coffre. Puis il a tapé DEUX FOIS sur le capot — TOC TOC — et nous a fait signe de passer. Papa a caressé le tableau de bord et a murmuré :

— On a survécu, ma belle. Personne ne t'a touchée.

Aaron et moi, on a explosé de rire. Maman a secoué la tête. Mais même elle, elle souriait.

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Chapitre 3 : La Pizza de Trop

Monter sur le ferry à Sebta, c'était comme entrer dans une ville flottante. Papa, qui était d'humeur à nous raconter le monde, a fait le guide avant même qu'on monte à bord.

— Sebta, les enfants, c'est un truc incroyable. Un petit bout d'Espagne collé à l'Afrique. Avant, il y a des siècles, les Andalous traversaient dans l'autre sens : ils venaient d'Espagne pour venir chez nous. Et ils apportaient leur musique, leur architecture, leurs jardins d'eau. Tout ce qu'on va voir en Andalousie, c'est un cousin de ce qu'on a chez nous au Maroc.

Il a montré les remparts depuis le quai.

— Tu vois ces murailles ? Elles ont été construites par des gens qui parlaient arabe et qui buvaient du thé à la menthe. Et maintenant, derrière ces mêmes murs, on parle espagnol et on mange des tapas. L'histoire, c'est ça : les mêmes pierres, des langues différentes.

Sur le ferry, Aaron et moi, on courait partout. Dès qu'on a atteint le pont des passagers, nos nez ont frémi. Il était midi passé.

— Pizza ! a crié Aaron avec des yeux brillants.

On a fait notre plus beau regard de « petits chats affamés » à Papa et on a dévoré notre déjeuner en riant. On se sentait les rois du détroit.

Mais dès que le ferry a affronté les vagues du large, le sourire d'Aaron s'est figé. Il est devenu d'un vert très étrange.

— Mauvaise idée... l'apport calorique en milieu instable... erreur de calcul gastronomique... a-t-il gémi.

Il a glissé par terre, le dos contre une paroi métallique.

— C'est l'alignement de l'axe vestibulaire avec le plan horizontal du navire, Rim. En abaissant mon centre de gravité, je tente de stabiliser l'oreille interne contre les forces d'accélération...

Papa lui a tendu son téléphone pour qu'il oublie les vagues. Puis il s'est assis par terre à côté de nous, et il a pris Aaron contre lui, sans un mot. Pas de blague. Pas de cours d'histoire. Juste son bras autour de l'épaule de son fils qui avait mal au cœur. C'est dans ces moments-là que je comprends pourquoi Papa n'a pas besoin de pouvoirs magiques. Sa magie à lui, c'est d'être là. Toujours.

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Chapitre 4 : Le CLIC et la Photo

Je suis restée assise près de Papa et Aaron sur le sol du ferry. Mon grand frère, le scientifique du Toubkal, vaincu par une pizza et trois vagues. C'est quand même drôle.

J'ai posé le Quartz sur mon bloc, juste pour voir. Et doucement, sans que je fasse quoi que ce soit, l'encre a tracé une ligne bleue qui partait vers l'horizon. Des petites vagues douces, régulières, comme une berceuse dessinée.

Aaron a regardé le dessin par-dessus mon épaule.

— Tu fais ça comment ? a-t-il chuchoté.

— Je sais pas. C'est le caillou. Ou c'est moi. Ou les deux ensemble.

Maman a posé sa main sur mon épaule. J'ai senti une chaleur douce, et le dessin est devenu encore plus lumineux. Comme si le pouvoir de maman se mélangeait au mien à travers le contact. Maman a retiré sa main tout de suite, trop vite, et a regardé autour d'elle pour vérifier que personne n'avait vu.

Mais quelqu'un avait vu.

Sur le pont supérieur, un homme se tenait contre la rambarde. Un homme que j'avais déjà vu sans vraiment le voir — une silhouette au fond d'une salle, un fantôme dans mon souvenir du spectacle de l'école. Il avait un appareil photo autour du cou. Un gros, un ancien, pas un téléphone. Et au moment exact où le dessin a brillé, il a déclenché : CLIC.

En rangeant son appareil, un petit papier s'est échappé de sa poche et s'est envolé avec le vent marin. Je l'ai rattrapé au vol — merci mes réflexes de danseuse. C'était une vieille photo en noir et blanc. Dessus : une fontaine magnifique dans un jardin que je ne connaissais pas, entourée de colonnes de pierre très fines. Et dans un coin, un symbole dessiné à la main. Pas imprimé, griffonné. Les spirales et les arcs que le Quartz traçait sur mon bloc depuis le début du voyage, ça ressemblait. Pas exactement, mais ça ressemblait.

— Aaron, regarde, c'est quoi cet endroit ?

Aaron a pris la photo. Ses yeux sont devenus tout ronds. Au dos, au crayon, quelqu'un avait écrit un seul mot : « Generalife ».

— C'est un palais à Grenade. On y va la semaine prochaine.

Il a glissé la photo dans son carnet, dans la section « INDICES INEXPLIQUÉS ». La même section où dort le stylo Projet S.H.E. depuis le spectacle.

— Cet homme nous suit, a murmuré Aaron. Et il sait des choses qu'on ne sait pas encore.

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Chapitre 5 : Le Miroir du Maroc

Dès qu'on a touché le goudron d'Algésiras, Papa a retrouvé toute son énergie. La route vers Malaga était un festival. D'un côté, la mer ; de l'autre, les montagnes rousses. Dans la voiture, c'était un vrai brouhaha. Papa commentait chaque virage, Aaron expliquait les coefficients de frottement des pneus sur le goudron espagnol, et moi je bombardais tout le monde de questions : « Pourquoi les maisons sont blanches ? Pourquoi les oliviers sont tordus ? Est-ce que les dauphins dorment dans la mer ? »

— Les maisons sont blanches parce que ça repousse la chaleur, a expliqué Papa. C'est les Arabes d'Andalousie qui faisaient ça. Et nous, au Maroc, on a gardé la même idée. Regarde les villages du Rif : mêmes murs blancs, mêmes toits plats. Ici et là-bas, c'est la même famille.

— Super, Papa, a grommelé Aaron. Mais est-ce que notre « reflet » a des glaces au chocolat ?

— Ça s'appelle des helados, Aaron. Et oui, l'Espagne est le pays champion du monde de la glace au chocolat.

— Je retire tout ce que j'ai dit, l'Andalousie est ma terre promise.

On est de vrais moulins à paroles. Papa nous a transmis son gène de « radio-non-stop ». Au milieu de ce vacarme, Maman restait silencieuse. Elle nous regardait comme un feu d'artifice : avec amusement, mais sans avoir besoin de faire du bruit elle-même. Parfois, elle portait la main à sa nuque et regardait par la fenêtre, le regard un peu lointain. Et moi je savais — depuis cette nuit où j'avais entendu Aaron chuchoter le mot « prototype » dans son sommeil — je savais que quelque chose la préoccupait. Quelque chose qu'elle portait toute seule.

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Chapitre 6 : Le Refuge Pastel

À Malaga, Papa a garé sa voiture dans un garage fermé avec la solennité d'un conservateur de musée qui range un Picasso. Il a payé le supplément pour la place « à l'abri du soleil direct ». Aaron a dit : « Papa, la voiture n'est pas un vampire. » Papa n'a même pas répondu. Il a caressé le capot une dernière fois et a verrouillé trois fois.

Mais le vrai bonheur était en haut. L'appartement était une explosion de couleurs pastel : vert menthe, jaune vanille et rose corail. Pas un mur blanc, juste de la joie. Maman a filé sur la terrasse vue mer. C'était son royaume.

Elle a installé son petit monde : sa tisane de verveine, son podcast dans les oreilles, sa boîte d'aquarelle, ses livres et son petit jardinage en pot. Elle s'est allongée au soleil comme un lézard heureux. Ça faisait longtemps que je ne l'avais pas vue aussi détendue. Comme si la distance avec Casablanca lui avait enlevé un poids. Comme si, ici, « ils » ne pouvaient pas l'atteindre.

Je me suis approchée et j'ai posé le Quartz près de son godet d'eau. Une goutte d'eau colorée est tombée de son pinceau et, au contact de la pierre, elle s'est mise à vibrer. La couleur s'est étirée seule sur le papier, dessinant une forme courbe. Un arc. Puis un autre. Comme l'arche de la photo.

Maman a baissé son podcast et m'a regardée. Elle a posé sa main sur la mienne. Et cette fois, elle ne l'a pas retirée.

Ce soir-là, je me suis relevée pour boire un verre d'eau. En passant devant la terrasse, je me suis arrêtée. Papa était seul dehors. Pas de téléphone, pas de musique, pas de blagues. Il était juste assis face à la mer noire, les mains croisées sur les genoux. Pas de sourire. Pas de lumière dans les yeux. Il avait l'air fatigué. Pas fatigué de la route. Fatigué d'autre chose. De quelque chose de plus ancien. Il frottait son pouce contre sa paume, encore et encore, comme s'il essayait d'effacer quelque chose.

Je suis retournée me coucher sans bruit. Et pour la première fois, j'ai pensé : Papa aussi porte un secret. Peut-être pas le même que Maman. Mais quelque chose qui le rend triste quand personne ne regarde.

Dans mon bloc, j'ai écrit : « Papa raconte des histoires pour oublier les siennes. »

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Chapitre 7 : Sfenj ou Churros ?

Le lendemain, dans les rues de Malaga, Aaron s'est arrêté net. Il a reniflé l'air avec une concentration extrême.

— Papa ! Tu sens ça ? Ça sent le SFENJ ! Y'a un moul sfenj caché quelque part !

Papa a éclaté de rire.

— Mais non, Aaron ! Ce sont des churros. C'est le sfenj espagnol !

— Attends, c'est la MÊME chose ?

— C'est ce que je vous disais hier : ici et là-bas, c'est la même famille. Les churros, c'est nos sfenj qui ont traversé le détroit et qui ont mis un costume espagnol. Même pâte, même huile, même bonheur.

— OK, donc les Espagnols nous ont copié les beignets et ils les ont appelés autrement. C'est de l'appropriation culturelle gastronomique.

— Aaron, c'est du PARTAGE. On leur a donné les beignets, ils nous ont donné les oranges. C'est un deal honnête.

On s'est installés à une terrasse pour les dévorer avec un chocolat épais comme de la peinture. Aaron trempait ses churros avec la méthode : un quart de seconde d'immersion, pas une de plus. Moi, je plongeais les miens jusqu'au fond et je les ressortais dégoulinants. C'est meilleur quand c'est pas parfait.

Après les churros, Maman a dit qu'il fallait acheter de l'eau et des fruits pour la journée. On a marché jusqu'au bout de la rue et là, je me suis arrêtée net. Devant moi, un immense magasin vert et blanc avec un mot écrit en grosses lettres : MERCADONA.

— C'est quoi ça ? C'est leur Marjane à eux ?!

Papa a ri.

— En quelque sorte, oui ! Mercadona, c'est le supermarché espagnol. Comme Marjane chez nous.

On est entrés et c'était dingue. Ça sentait pareil. Les rayons étaient rangés pareil. Le bruit des chariots, le « bip bip » des caisses, les gens qui hésitent devant les yaourts — tout pareil. Sauf que les étiquettes étaient en espagnol et que les jus de fruits n'avaient pas les mêmes couleurs.

Aaron a attrapé un paquet de biscuits et l'a retourné pour lire la composition.

— C'est exactement les mêmes ingrédients que nos Bimo, Rim. Même farine, même sucre, même huile de palme. Ils ont juste changé l'emballage.

— Tu vois ? a dit Papa en poussant le chariot. Même les supermarchés se ressemblent. Le monde est plus petit qu'on croit.

Et moi, en passant les portiques de sortie, j'ai eu un flash. Les portiques. Comme au Marjane de Casablanca. Ceux qui avaient bipé pour Maman. J'ai regardé Maman passer devant les capteurs. Rien. Pas un bip. Pas un son. Elle est passée comme une ombre.

Bizarre. Au Marjane, ça sonnait toujours pour elle. Ici, rien. Qu'est-ce qui avait changé ?

J'ai croisé le regard d'Aaron. Il avait vu la même chose. Il a sorti son carnet et a griffonné un mot, un seul : « Portiques = silence. Pourquoi ? »

Papa regardait les gens passer dans la rue.

— Tu vois cette dame ? Elle marche exactement comme ta tante Khadija. Et ce monsieur avec son chapeau ? C'est le portrait craché de Hajj Omar qui vend les olives à Derb Sultan. Je te dis, Rim : les mêmes gens, les mêmes gestes, un autre soleil.

Aaron a levé les yeux.

— Pour un mec qui n'est jamais sorti du Maroc avant ce voyage, t'as une théorie sur absolument tout, Papa.

— C'est parce que je lis, fiston. Et que je rêve beaucoup. Les livres, c'est des billets d'avion gratuits.

C'est à ce moment-là que j'ai senti les fourmis dans mes doigts. Le Quartz, dans mon sac, était tiède. J'ai ouvert mon bloc discrètement. Le dessin de ce matin n'avait pas changé de couleur, mais il y avait un détail que je n'avais pas dessiné : une flèche minuscule, dans le coin, qui pointait vers le bout de la rue. Et au bout de la rue, un panneau : « Museo Interactivo de la Música de Málaga — MIMMA ».

J'ai montré le bloc à Aaron en silence. Il a vu la flèche. Il a regardé le panneau. Il a haussé les épaules : « Pourquoi pas, on est déjà dans la zone paranormale de toute façon. »

On a convaincu Papa en lui disant qu'il y avait des instruments arabes anciens. Évidemment, il a foncé.

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Chapitre 8 : Le Concert des Étoiles

Papa était au paradis dans ce musée. Il s'est arrêté devant chaque instrument. Devant un oud andalou, il avait les yeux qui brillaient :

— Cet oud, les enfants, c'est celui qu'on jouait à Grenade au XIIIe siècle. Quand les Musulmans, les Juifs et les Chrétiens vivaient ensemble et faisaient de la musique dans les mêmes jardins. C'était la convivencia. Le vivre-ensemble. L'époque où être différent, c'était une richesse, pas un problème.

— Et après, qu'est-ce qui s'est passé ? a demandé Aaron.

— Après, les gens ont eu peur de ce qui était différent. Et ils ont tout cassé.

Papa a dit ça simplement. Puis il nous a poussés vers la section « instruments à essayer ».

Un vieux clavier en libre accès. Aaron a posé ses doigts sur les touches. Il a hésité.

— J'ai peur de faire une fausse note.

— Depuis quand tu as peur de faire une fausse note, toi ?

— Depuis que je sais que ma sœur peut déclencher un bug magnétique en éternuant.

J'ai posé le Quartz sur le bord du clavier. Et là, des petits points bleus — minuscules, comme des étoiles — sont apparus sur certaines touches. Pas toutes. Juste certaines.

— Suis les points, Aaron !

Il a suivi la lumière. Touche après touche. Et une mélodie simple mais magnifique s'est envolée dans le musée.

Papa s'est figé. Il a pâli. Puis il a dit, la voix un peu cassée :

— C'est un muwashshah. Un poème chanté d'Al-Andalus. Ma mère... ma grand-mère chantonnait cette mélodie quand elle faisait le pain. Comment tu connais ça, Aaron ?

— C'est pas moi, Papa. C'est Rim. Enfin... c'est le caillou de Rim.

Papa nous a regardés. Ses yeux étaient mouillés. Il n'a pas posé de questions. Il a juste fermé les yeux et il a écouté la fin de la mélodie comme on écoute quelqu'un qu'on croyait avoir perdu. Maman s'est approchée. Elle a pris la main de Papa. Ils sont restés comme ça, debout au milieu du musée, pendant qu'Aaron jouait les dernières notes guidées par la lumière.

Papa a ouvert les yeux.

— Rachid avait raison. Ce quartz est un morceau de mémoire.

Ce soir-là, Aaron m'a rejointe sur mon lit. Il avait son carnet et le visage de quelqu'un qui n'arrive pas à dormir.

— J'ai cherché « Projet S.H.E. » sur Google. Rien. Zéro résultat utile.

Il a marqué une pause.

— Mais j'ai cherché autre chose. « Muwashshah Al-Andalus ». La mélodie du musée. Les muwashshah étaient joués dans un endroit précis. Un palais avec des jardins d'eau et des fontaines.

— Le Generalife ?

— Le Generalife.

Il a sorti la photo de l'Homme. La fontaine. Les colonnes. Le symbole griffonné.

— Tout converge vers le même endroit. Le Quartz, la musique, la photo. Et cet Homme le savait avant nous.

J'ai serré le Quartz. Il pulsait tiède et régulier. Comme un cœur.

Dans mon bloc, j'ai écrit : « Le caillou de Rachid se souvient d'une musique que la grand-mère de Papa chantait. Est-ce que les pierres ont des souvenirs ? Si oui, qu'est-ce que le Generalife va nous raconter ? »

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Chapitre 9 : Le Pont, l'Arbre et la Cueilleuse de Secrets

On est arrivés à Grenade un dimanche soir. Papa avait réservé un petit appartement dans l'Albaicín, le vieux quartier arabe qui grimpe en face de l'Alhambra. Des ruelles tellement étroites que Papa a dû rentrer les rétroviseurs de sa voiture. Il pestait à chaque virage. Maman riait.

Le lendemain matin, Papa nous a traînés vers un pont. Pas un pont pour traverser une rivière, non. Un pont pour VOIR. Il a dit : « Avant d'entrer dans l'Alhambra, il faut d'abord la regarder de loin. Comme quand tu regardes quelqu'un que tu aimes. »

On s'est accoudés à la rambarde. Et là, j'ai arrêté de respirer.

En face de nous, de l'autre côté de la vallée, l'Alhambra se posait sur sa colline comme une couronne rousse. Ses murailles ocre brillaient dans la lumière du matin. Derrière, la Sierra Nevada déroulait ses sommets blancs de neige. Et entre nous et elle, un ravin profond où des jardins sauvages débordaient de verdure, d'oiseaux et de silence.

Papa ne disait rien. C'est rare. Il avait les mains sur la rambarde, le regard perdu dans le palais, et il avait l'air d'un gamin devant un sapin de Noël.

— C'est les miens qui ont construit ça, a-t-il fini par murmurer. Pas moi personnellement, hein. Mais des gens qui priaient dans la même direction, qui parlaient la même langue, qui mangeaient le même couscous. Ils ont construit la plus belle chose du monde. Et ensuite, on les a chassés.

Aaron a ouvert la bouche pour une réplique, mais il n'a rien dit. Il y a des moments où même Aaron comprend qu'il faut juste se taire.

C'est là qu'on a rencontré la dame.

Elle était accroupie sous un gros arbre chargé de fruits ronds et verts, juste à côté du pont. Elle portait des gants en latex et remplissait des sachets en papier kraft avec les fruits qu'elle cueillait au sol. Elle avait un sac à dos avec le logo d'une université et des étiquettes autocollantes partout.

— On peut les manger ? j'ai demandé en montrant les fruits.

Elle a souri.

— Surtout pas ! Ce sont des fruits de bigaradier, le naranjo amargo. L'oranger amer. Ils sont beaucoup trop acides pour être mangés tels quels. Mais ils contiennent des molécules extraordinaires. Des antioxydants, des huiles essentielles. Je suis chercheuse en biochimie, j'étudie ce que ces fruits peuvent nous apprendre sur la résistance des plantes au stress.

Aaron s'est illuminé.

— La résistance au stress ? Comme un système de protection biologique ?

— Exactement ! L'oranger amer survit dans des conditions extrêmes. Chaleur, sécheresse, sol pauvre. Il développe dans ses fruits des composés chimiques qui le protègent. Mon équipe essaie de comprendre comment, pour s'en inspirer dans d'autres domaines.

Aaron a jeté un coup d'œil vers moi. Je savais exactement ce qu'il pensait. Résistance au stress. Protection biologique. Composés chimiques. Ça sonnait comme le court-circuit de Mamie. Ça sonnait comme le prototype.

— Et ça marche pour les humains aussi ? a demandé Aaron, l'air de rien.

— On est encore loin de ça, a rigolé la chercheuse. Mais la nature a des secrets qu'on ne fait que commencer à comprendre. L'oranger amer est là depuis des siècles, bien avant nous. Il sait des choses qu'on a oubliées.

Elle a tendu un fruit à Aaron.

— Tiens, garde-le. Sens-le quand tu es stressé. L'huile de bigarade, ça calme les nerfs. C'est naturel.

Aaron l'a pris et l'a glissé dans sa poche, à côté du stylo Projet S.H.E. Puis il a noté dans son carnet, très vite :

OBSERVATION — GRENADE, LE PONT
Rencontré une biochimiste. Étudie la résistance au stress des orangers amers.
Composés chimiques de protection. Adaptation extrême.
PARALLÈLE : Et si le « court-circuit » de Maman et Rim était la version HUMAINE de ce que fait le bigaradier ?
Un organisme qui développe un système de défense tellement puissant qu'il en devient... magique ?

Moi, je dessinais. L'Alhambra en face, les arbres autour, les fruits par terre. Et le Quartz, dans ma poche, vibrait doucement. Comme s'il reconnaissait l'endroit.

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Chapitre 10 : Les Jardins qui Chantent

L'après-midi, on est entrés dans le Generalife.

J'avais vu la photo en noir et blanc de l'Homme au Leica. Mais rien ne m'avait préparée à ça. C'était un jardin de rêve. Des canaux d'eau couraient entre des haies de myrte taillées au millimètre. Des fontaines jaillissaient en arcs parfaits, comme des bras d'eau qui se tendaient les uns vers les autres. Des roses, des jasmins, des orangers — l'air sentait tellement bon que j'avais l'impression de respirer un dessert.

Papa marchait lentement, les mains dans le dos. Il ne parlait pas. Il touchait les murs, les colonnes, les rebords des bassins, comme s'il les lisait avec les doigts.

— C'est ici qu'ils jouaient les muwashshah, a-t-il dit tout doucement. Ici même. Il y a sept cents ans, des musiciens étaient assis là où tu es, Rim, et ils jouaient la mélodie que le Quartz a faite au musée de Malaga.

J'ai sorti le Quartz de ma poche et je l'ai tenu dans ma main ouverte. Il était chaud. Plus chaud que d'habitude. Et il vibrait fort, comme un chat qui ronronne.

On s'est arrêtés devant le Patio de la Acequia, le grand canal central. L'eau coulait, régulière, avec un murmure doux. J'ai approché le Quartz du rebord du bassin.

Et là, l'eau a changé.

Pas violemment. Pas comme au Toubkal. Plutôt comme une respiration. Les jets des fontaines ont ralenti, se sont suspendus une fraction de seconde, puis sont repartis dans le sens inverse. Comme si l'eau avait rembobiné. Comme si le jardin rejouait un souvenir.

Maman a attrapé mon poignet.

— Rim. Range la pierre.

Sa voix n'était pas en colère. Elle était grave. Ses yeux fixaient l'eau comme si elle la reconnaissait. Comme si elle avait déjà vu ça.

— Maman, tu sais ce que c'est ?

— Range la pierre. S'il te plaît.

J'ai obéi. Les fontaines sont redevenues normales. Les touristes autour n'avaient rien vu — ou alors ils avaient cru à un jeu de pression du système hydraulique.

Mais Aaron avait tout filmé avec son téléphone. Deux secondes de vidéo granuleuse où on voit l'eau changer de sens. Il m'a montré l'écran sans un mot.

Papa, lui, était resté devant l'eau. Il avait les yeux fermés. Il fredonnait tout bas. La mélodie du muwashshah. Celle de sa grand-mère. Celle que l'eau venait de jouer à l'envers.

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Chapitre 11 : La Main sur la Nuque

On a traversé le passage qui relie le Generalife à l'Alhambra. L'air a changé. Plus frais. Plus ancien. Comme si on marchait dans un couloir de temps.

Papa nous guidait. Il connaissait les noms de chaque salle, chaque patio. La Cour des Lions, la Salle des Ambassadeurs, le Mirador de Daraxa. Il les prononçait avec une tendresse que je ne lui connaissais pas. Comme s'il rentrait chez lui.

Aaron marchait à côté de moi, silencieux, le nez dans son carnet. Mais il ne prenait pas de notes. Il cherchait quelque chose. Ses yeux scannaient les murs, les colonnes, les inscriptions arabes qui couvraient chaque centimètre de plâtre sculpté.

— Qu'est-ce que tu cherches ? ai-je chuchoté.

— Le logo. S.H.E. Si cet Homme nous a guidés jusqu'ici, c'est qu'il y a quelque chose dans ce palais qui est lié au projet.

On a marché encore. Salle après salle. Rien. Puis, dans un recoin du Patio de los Arrayanes, là où les touristes ne s'arrêtent pas parce qu'il n'y a rien à photographier, Aaron s'est accroupi. Sur le socle d'une colonne, à ras du sol, dans la pierre ancienne, il y avait trois lettres gravées très légèrement. Pas de l'arabe. Pas du vieux castillan. Des lettres modernes, nettes, récentes.

S.H.E.

Aaron a touché les lettres du bout des doigts. Il m'a regardée, le visage blanc.

— C'est récent. Quelqu'un a gravé ça ici. Quelqu'un qui est venu avant nous.

Il a pris une photo avec son téléphone, les mains tremblantes. Puis il a rangé le téléphone et il est resté accroupi un moment, comme s'il avait besoin de digérer ce qu'il venait de trouver.

— Rim. Ce truc est plus grand que nous.

C'est à la sortie de l'Alhambra que c'est arrivé.

Maman marchait devant, seule, un peu en avance. Papa était avec nous, occupé à nous expliquer l'histoire de l'expulsion des Morisques. Et au détour d'un mur, Maman s'est arrêtée. Net. Comme si elle avait heurté un mur invisible.

Quelqu'un l'attendait sous un oranger amer.

L'Homme au Leica.

Il n'avait pas son appareil cette fois. Il était juste là, debout, les mains dans les poches. Des lunettes rondes, un visage calme, un sourire très léger qui ressemblait à de la tristesse. Il regardait Maman. Et Maman le regardait.

J'ai attrapé le bras d'Aaron. On s'est arrêtés tous les deux, figés.

Maman a marché vers lui. Lentement. Sa main est montée vers sa nuque — le geste — mais cette fois, elle s'est arrêtée à mi-chemin. Elle a baissé la main. Elle a relevé le menton. Et elle a dit, d'une voix que je ne lui connaissais pas, une voix ferme et fatiguée en même temps :

— Je savais que tu finirais par venir.

L'Homme n'a pas répondu tout de suite. Il a regardé derrière Maman, vers nous. Vers moi. Ses yeux se sont arrêtés sur ma main — celle qui tenait le Quartz. Puis il a dit, très bas :

— Elle va plus loin que toi, Nadia. Beaucoup plus loin.

Maman a fait un pas en avant. Pour la première fois, elle n'avait pas peur. Elle avait l'air de quelqu'un qui arrive enfin au bout d'une longue route.

— Je sais. C'est pour ça que tu dois nous laisser tranquilles. C'est MA fille. Et c'est SON pouvoir. Pas le tien. Pas celui du projet. Le sien.

L'Homme a hoché la tête. Lentement. Puis il a sorti quelque chose de sa poche intérieure. Le carnet. Le même carnet que celui du tiroir de Maman. Il l'a tendu vers elle.

— Alors tu auras besoin de ça. C'est la deuxième moitié.

Maman a pris le carnet. Ses mains ne tremblaient pas. Elle l'a rangé dans son sac sans l'ouvrir.

L'Homme a fait un pas en arrière. Il nous a regardés une dernière fois — Aaron, moi, Papa qui arrivait derrière nous sans comprendre — et il a disparu dans l'ombre de l'oranger amer.

Quand Papa est arrivé à notre hauteur, il a vu le visage de Maman. Il n'a pas posé de questions. Il a juste pris sa main et il l'a serrée fort.

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Chapitre 12 : Le Rapport Final

Le soir, dans l'appartement de l'Albaicín, on était tous les quatre sur la terrasse. L'Alhambra brillait en face de nous, éclairée par des projecteurs orange qui la faisaient ressembler à un palais de feu. Le ciel était plein d'étoiles, celles qu'on ne voit jamais à Casablanca à cause des lampadaires.

Personne ne parlait. Pour une fois, même Papa et Aaron se taisaient.

Maman avait posé les deux carnets noirs côte à côte sur la table. Le sien, celui du tiroir, et celui de l'Homme. Elle ne les avait pas ouverts. Elle les regardait.

— Un jour, je vous raconterai, a-t-elle dit. Tout. Mais pas ce soir.

Papa a passé son bras autour de ses épaules. Il n'a pas dit « c'est pas le moment ». Il a dit :

— Quand tu seras prête, on sera là. Tous les quatre.

Aaron et moi, on était assis par terre, le dos contre le mur encore chaud du soleil de la journée. Il avait son carnet. J'avais mon bloc. On dessinait et on écrivait dans le silence, côte à côte, comme on faisait depuis toujours.

J'ai sorti le Quartz de ma poche et je l'ai posé entre nous. Il ne vibrait plus. Il ne chauffait pas. Il était juste tiède, comme une pierre qui a passé la journée au soleil. Calme. Comme si lui aussi se reposait.

J'ai ouvert mon bloc à la dernière page et j'ai dessiné. L'Alhambra en face. Les étoiles. Maman et Papa enlacés. Aaron à côté de moi. Et le Quartz au milieu.

En dessous, j'ai écrit : « Les pierres se souviennent. L'eau chante à l'envers. Il y a un homme qui sait, et une maman qui n'a plus peur. On ne connaît pas encore toute l'histoire. Mais on est ensemble. Et c'est bien comme ça. »

Aaron a refermé son carnet. Puis il l'a rouvert. Un petit sourire en coin.

— Dernier rapport, a-t-il chuchoté. Tu veux lire ?

J'ai penché la tête vers son carnet. Dans la lumière orange de l'Alhambra, j'ai lu :

« RAPPORT FINAL — FIN DE SAISON 1

Sujet : Rim. 7 ans, 23 kg (toujours en dessous de la moyenne), Converse orange.

Statut : Pouvoir confirmé. Source inconnue. Amplifié par le Quartz. Connecté à la musique, au dessin, à l'eau. Connecté à Maman. Peut-être connecté à Papa aussi.

Sujet : Maman. Statut : A cessé de fuir. Possède maintenant DEUX carnets. N'a plus peur.

Sujet : Papa. Statut : Beaucoup plus profond qu'il n'en a l'air. Sa grand-mère connaissait la mélodie. Sa mémoire est une pièce du puzzle.

Sujet : L'Homme au Leica. Statut : Identité inconnue. A donné le second carnet. A dit que Rim « va plus loin » que Maman. A disparu.

Le tiroir est toujours fermé. Mais maintenant, il y a DEUX carnets à ouvrir.

Le stylo Projet S.H.E. dort toujours dans ma poche. Le logo est gravé dans l'Alhambra. Comment un logo moderne peut-il être dans un palais de 700 ans ?

L'oranger amer résiste au stress en créant ses propres défenses. Et si Rim était un oranger amer ?

Beaucoup de questions. Pas de réponses. Mais on est ensemble, tous les quatre. Et pour l'instant, c'est suffisant.

Pour l'instant. »

Il a refermé le carnet. Je lui ai donné un coup d'épaule.

— « Pour l'instant » ? C'est pas une vraie fin, ça, Aaron.

— C'est la meilleure des fins, l'Antilope. Ça veut dire que la suite existe.

On est restés comme ça, assis dans le noir, à regarder briller le palais que nos ancêtres avaient construit. Maman a fermé les yeux. Papa fredonnait le muwashshah de sa grand-mère. Le Quartz dormait entre nous, tiède et silencieux.

Quelque part dans Grenade, un oranger amer portait des fruits que personne ne mange, mais qui contiennent des secrets que personne ne comprend encore.

Et dans le sac de Maman, les deux carnets noirs attendaient.

FIN du Tome 3. Fin de la Saison 1.